Histoires de vie
Tous les modèles sont faux mais certains sont utiles, très utiles.
Cet article est grandement constitué d’éléments issus du chapitre 5 de mon essai. Il m’a semblé d’intérêt public de rendre accessible une des notions les plus importantes pour comprendre certains changements sociaux en cours. Il servira de base préalable à de futures réflexions écrites ici.
Il est des moments où l’envie d’éclaircir un point déjà abordé prend le pas sur l’envie d’aborder un sujet nouveau.
Les débats concernant “la guerre des sexes” qui se déroulent sur les réseaux sociaux suscitent souvent une certaine opposition à ma position qui tend à relativiser la gravité de la situation. Et surtout, ma tendance à préférer les explications à partir des différences individuelles plutôt que par le sexe.
Qu’il s’agisse de la chute de la natalité ou de la réduction progressive du nombre d’individus en couple, je souhaite éviter la tentation de penser le problème en ayant à l’esprit les catégories rigides “homme” et “femme” qui, si elles ont un intérêt pour comprendre certains comportements, sont vite dépassées pour en expliquer d’autres. De la même manière, les livres sur ces différences psychologiques vous aideront certainement à comprendre quelques généralités utiles pour aborder l’autre sexe en tant que groupe mais dès qu’il vous faudra interagir avec une personne particulière, vous aurez bien plus de succès en prenant le temps de comprendre et aimer toutes ses caractéristiques uniques.
Je trace la limite là où il y a tentation de sacrifier l’individu en face de nous pour le faire entrer dans une abstraction insuffisante à saisir son comportement. Il nous faut un modèle plus fin.
Le féminisme radical rejette l’influence de la biologie dans les comportements qui seraient déterminés uniquement par des apprentissages sociaux1. Je ne partage pas cette position mais elle a le mérite d’être au moins cohérente par rapport à ses propres présupposés. Les conclusions que les féministes radicales tirent de leurs théories sont les conséquences logiques de leur point de départ. Leur principal problème est de devoir rationnaliser les observations qui défient leurs théories par l’invocation d’une forme de manipulation inconsciente qui saturerait l’ère que nous respirons. C’est un système intellectuel fermé aux connaissances scientifiques qui le contredise. il faut donc l’accepter (ou le rejeter) en bloc. Raison pour laquelle je ne m’y attarde pas plus que cela vu sa faible capacité à se répandre hors de certaines sociologies restreintes mais influentes.
Mais le problème que représente la manosphère est intellectuellement plus vicieux. Elle qui se revendique pourtant de la biologie et de la psychologie évolutionniste devient un constructivisme radical dès qu’il s’agit d’expliquer un comportement féminin qui vient sortir de leur modèle attribuant tous les malheurs actuels à la libération du beau sexe. Leur appréciation de la science s’arrête là où leur névroses commencent. Si je suis plus sévère avec eux, c’est pour la simple et bonne raison qu’ils contribuent à salir une discipline pour laquelle j’ai un très grand intérêt2. La psychologie évolutionniste propose des théories d’une efficacité redoutable3 pourvu que nous les regardions avec la nuance nécessaire4.
Ce que je reproche à ces individus est de faire de la psychologie évolutionniste à moitié. Il y a bien longtemps que le domaine a dépassé les premières découvertes sur les différences universelles de psychologie entre les sexes5. Afin d’éviter de persévérer dans des généralisations abusives, des prédictions fausses et s’illusionner sur la causalité derrière certains comportements, il nous faut impérativement descendre au niveau des différences psychologiques individuelles. Cette synthèse entre général et particulier existe et elle se nomme théorie des stratégies d’histoire de vie.
Les origines de la théorie:
D’abord développée dans le cadre de l’observation animale, elle postule que tout être vivant doit faire face à des défis particuliers posés par son environnement immédiat afin de se reproduire dans un temps imparti avec des ressources données. Selon les caractéristiques de son environnement, la stratégie la plus efficace à adopter ne sera pas la même.
Dans un environnement dit instable, c’est-à-dire où les causes de mortalité sont imprévisibles, les êtres vivants développent une stratégie dite rapide : croissance rapide, autonomie rapide du petit après la naissance, maturité sexuelle plus précoce, descendance plus nombreuse et investissement parental moindre. Il s’agit d’une approche quantitative. Lorsqu’il est impossible de connaître la manière dont la mort frappera, il est plus adapté de se reproduire quand l’occasion se présente et ne pas trop envisager l’avenir. Sur le nombre, suffisamment de petits survivront. La dépense énergétique pour l’acquisition de partenaires domine le tableau.
Lorsque l’environnement est stable, ce qui ne veut pas dire que la survie y est plus facile mais que les causes de mortalité sont prévisibles, une stratégie qualitative se développe : les individus ont une croissance plus lente, un temps de gestation plus long, le petit demande plus de soin avant d’être autonome. En conséquence, l’espèce développe généralement des liens sociaux plus complexes. L’anticipation de la mort lui offre la possibilité de s’investir dans la maîtrise de son environnement et de remettre à plus tard certaines urgences pour un plus grand retour sur investissement à l’avenir. La dépense énergétique pour sécuriser son territoire et se développer en tant qu’individu pour dépasser les autres dans la compétition sociale domine le tableau.
D’un point de vue darwinien, aucune de ces stratégies n’est intrinsèquement meilleure que l’autre. Tout est une question de contexte. De plus, dans une niche écologique donnée, la compétition entre espèces fait que toutes ne peuvent adopter la même stratégie. L’action de l’une influence celle des autres. Il ne faut donc pas voir les stratégies d’histoire de vie comme deux catégories séparées mais comme les deux pôles d’un spectre au sein duquel se déploie une infinité de stratégies intermédiaires en constante coévolution. L’intérêt de la théorie est que ce spectre peut se rejouer au sein d’une même espèce pour comparer des individus. Les termes rapide et lent ne sont pas absolus mais relatifs à un contexte. On dira d’une espèce qu’elle est plus ou moins rapide ou lente par rapport à son environnement, par rapport à une autre espèce ou qu’un individu l’est par rapport à un autre individu de la même espèce.
Cette théorie porte-t-elle des fruits lorsque l’on pense à l’être humain de cette manière ? La réponse est oui bien que des travaux à ce sujet continuent d’être menés6. Des recherches ont pu apporter la preuve que les traits de personnalité et la probabilité de développer certains troubles mentaux ne se répartissent pas de manière aléatoire sur le spectre.
Les différences individuelles:
Avant d’aller plus loin, il nous faut nous familiariser avec les dimensions de la personnalité mesurées par le Big Five (ou modèle OCEAN):
(O) Ouverture à l’expérience : Il s’agit de l’attitude habituelle que l’on présente face à quelque chose de nouveau qu’il s’agisse d’idées comme d’expériences physiques. Une forte ouverture à l’expérience est corrélée à une appréciation de l’art, de l’émotion, de l’aventure, des idées peu communes ou nouvelles. C’est une sorte d’indice général de curiosité qui se révèle, à forte dose, un ennemi de la routine.
(C) Conscienciosité : C’est une mesure de l’autodiscipline, d’une forte volonté capable de maîtriser ses pulsions pour atteindre ses objectifs. Les individus consciencieux respectent les obligations, les procédures, les règles. Ils sont des planificateurs plutôt que des êtres spontanés. Sans grande surprise, cette dimension est corrélée à la réussite scolaire et professionnelle. Le travail régulier paie sur le long terme et dépasse parfois le seul talent.
(E) Extraversion : Représente le niveau d’énergie général au quotidien et la facilité à ressentir des émotions positives. Une personne extravertie a tendance à chercher la stimulation et la compagnie des autres pour se sentir bien et peut déprimer en passant trop de temps seule, tandis qu’une personne introvertie aura un fonctionnement inverse. L’introversion n’est pas synonyme de timidité, c’est le besoin d’avoir du temps seul régulièrement pour se ressourcer et ce, indépendamment de notre appréciation des autres. Entre deux timides, c’est l’extraverti qui souffrira plus de l’être que l’introverti Un introverti sans timidité n’aura pas de mal à aller vers les autres quand cela est nécessaire mais aura besoin de temps pour réfléchir quotidiennement. Les stimulations externes n’auront pas autant d’effets sur lui.
(A) Agréabilité : Elle décrit une tendance à être compatissant et coopératif plutôt qu’agressif et soupçonneux. Les personnes très agréables voient le meilleur dans les autres, arrondissent les angles, cherchent à se montrer équitables et, dans les formes extrêmes, peuvent devenir dépendantes, excessivement craintives de l’image qu’elles renvoient aux autres et peuvent éviter les conflits au prix de leurs intérêts légitimes. Au contraire, être peu agréable incline à être à l’aise avec le conflit, voire à le provoquer volontairement.
(N) Névrosisme (ou émotivité) : Même si le nom peut faire peur, il n’y a ici aucun rapport avec les névroses de Freud. Il s’agit d’une tendance à éprouver facilement et intensément des émotions négatives comme la tristesse, l’inquiétude, la culpabilité ou la colère. De manière générale, cette dimension est le contraire de la stabilité émotionnelle et complique l’existence si elle est trop élevée. Une humeur en dents de scie ne facilite généralement pas le quotidien.
En ayant recours à cette terminologie, nous pouvons dire que les individus rapides seront en moyenne moins consciencieux, moins agréables, avec un névrosisme plus fort. Ils investissent plus de leur énergie dans l’effort de séduction et la compétition intrasexuelle. Ils auront une puberté plus précoce, des relations sexuelles plus tôt, avec plus de partenaires et avec plus de conduites à risque. Lorsqu’ils fondent des relations à long terme, elles sont généralement plus conflictuelles et ils se lassent plus vite. Au niveau psychopathologique, ils ont une plus forte probabilité de développer des addictions, une schizophrénie, une personnalité antisociale, un trouble borderline ou paranoïaque. La séduction est leur principale préoccupation.
Les lents font généralement l’inverse. Ils sont en moyenne plus consciencieux, plus agréables, un peu plus extravertis et ont généralement un névrosisme plus faible. Leur puberté est plus tardive et leur socio sexualité est plus restreinte. Ils orientent leurs efforts sur la maîtrise de l’environnement et l’investissement parental dans une démarche prosociale. Ils ont plus de chances de développer des phobies spécifiques, des dépressions persistantes, une personnalité obsessionnelle-compulsive, des TOC, de l’anorexie.
La répartition inégale de ces stratégies fonde notre perception des stéréotypes concernant les deux sexes parce qu’elle se base sur des différences biologiques réelles. En moyenne et pour des raisons physiologiques évidentes, l’homme est généralement plus rapide que la femme. La grossesse est coûteuse pour la femme tandis que l’homme n’engage rien dans la possibilité d’avoir un enfant, sa fenêtre de fertilité est également bien plus grande. En accord avec la théorie, nous observons que la prévalence des troubles mentaux mentionnés correspond également à la répartition attendue entre les sexes.
Les hommes développent plus fréquemment les troubles du spectre rapide, et les femmes ceux du spectre lent, bien qu’un nombre important de membres de chaque sexe soit concerné par les troubles de l’autre spectre. Bien entendu, nous présentons ici deux extrêmes, la majorité des individus ont un profil mixte et une trajectoire intermédiaire sur le plan sentimental. Sur le plan de la santé mentale, les tableaux cliniques seront également mixtes. D’autant plus que la stratégie d’histoire de vie est à la fois l’expression d’un caractère mais aussi d’un environnement social qui va codifier son expression.
Elle change également avec l’âge : en lisant les caractéristiques énoncées, il n’est pas difficile de deviner que le moment où nous sommes au stade le plus rapide de notre vie est l’adolescence et que devenir un père ou une mère a tendance à estomper les caractéristiques immatures7. Les grands événements de vie peuvent aussi modifier durablement la personnalité, comme un mariage, un deuil ou un licenciement mal vécu. Il ne faudrait donc pas tomber dans un jugement hâtif des différents traits de personnalité en suivant une notion arbitraire de bien et de mal. Ces mots n’ont aucun sens dans le cadre de cette théorie où tout est une question de contexte. Ainsi, les traits rapides peuvent être associés à une plus grande créativité, plus de capacité pour l’action et démontrer du courage tandis que la discipline et le désir de contrôler son environnement peuvent rendre froid et avare. Le contexte et l’ampleur de l’expression d’un trait dictera si ce dernier relève d’un avantage ou d’un inconvénient.
De plus, le terme de stratégie ne doit pas pour autant nous faire penser qu’il s’agit de mécanismes conscients. Bien au contraire, il est possible de souffrir de notre programme personnel. Par exemple, être gourmand rend susceptible d’échouer à suivre un régime, car les tentations sont plus difficiles à supporter. Pour autant, l’individu peut très sincèrement vouloir poursuivre son régime. Un autre peut rêver d’avoir une vie sociale riche et pourtant rester dans la passivité par incapacité à sortir de sa zone de confort chaque fois que cela est nécessaire. Il en va de même avec la socio sexualité. Ce n’est pas le projet conscient de l’individu qui va définir le profil, il est tout à fait possible d’avoir des aspirations contraires à nos dispositions. Certains aspirent à une vie de famille stable et adoptent pourtant des comportements néfastes à la réalisation de ce projet. Les surmonter demande de cultiver la discipline et de faire des choix de vie adaptés à nos tentations particulières.
Ce modèle de spectre rapide-lent peut être étendu8 à un sous- type par pôle. Ainsi, un profil rapide à qui l’on enlève l’agressivité pour ajouter une forte ouverture à l’expérience et une intelligence verbale développée devient un profil artistique dit séducteur. Pour faire dans la caricature, il est probable que les artistes et littéraires torturés de votre entourage tombent dans cette catégorie. De l’autre côté, un profil lent avec moins d’ouverture à l’expérience, moins d’agréabilité et une intelligence visuo-spatiale plus développée donne un technicien qui montre son investissement parental à long terme par ses compétences et l’acquisition de ressources dans la hiérarchie sociale sans pour autant être très doué avec l’expression des sentiments. Beaucoup d’ingénieurs et d’entrepreneurs se reconnaîtront.
Une approche interactionniste:
La base génétique de notre mécanisme d’attachement est certaine mais les expériences de l’enfance, y compris au foyer9, conditionnent grandement le développement d’une stratégie ultérieure. Le facteur environnemental le plus important est la stabilité et la constance du lien affectif infantile.
Un enfant, selon son tempérament de départ, évoluera dans le sens d’une accélération de sa stratégie d’histoire de vie (augmentation de l’impulsivité et de la recherche de sensations avec les comportements associés) dans un environnement familial instable, avec de multiples déménagements, des conflits voire des violences entre les parents10. Un environnement stable et prévisible pourra au contraire aider à le stabiliser en ralentissant sa stratégie d’histoire de vie (augmentation de la conscienciosité, diminution du névrosisme, relations plus stables et orientation vers le futur).
La théorie de l’attachement est en réalité une théorie de la permanence de l’objet (un enfant doit atteindre un certain âge avant d’acquérir la certitude que ses parents existent même lorsqu’ils sont hors de son champ de vision) appliquée au sentiment de sécurité intérieure : la sécurité affective fonctionne de manière analogue, c’est la certitude d’être aimé même lorsque les autres ne sont pas présents.
Un individu qui ne possède pas ce sentiment s’inquiétera au moindre signe d’éloignement des autres, sera excessivement anxieux, en demande constante de réassurance et développera divers comportements pour attirer l’attention ou anesthésier cette inquiétude. Ce n’est pas le traitement affectif objectif qui compte mais la stabilité du traitement. Ainsi certains individus ayant vécu des événements terribles ont pourtant un attachement dit secure tandis que d’autres développent un attachement insecure alors que leur vie ne semble pas avoir traversé d’événements objectivement graves. C’est l’incertitude qui tue à petit feu et non la difficulté11.
De tous les bienfaits que les parents pourraient vouloir pour leurs enfants, une bonne entente parentale dans un foyer apaisé est de loin le meilleur service qu’ils puissent leur rendre. Les possessions matérielles ne compensent pas le manque d’amour et un attachement instable. Bien entendu, il faut nuancer selon les dispositions de personnalité de l’enfant qui vont déterminer son seuil de résistance et ses besoins de base. Sa stratégie d’histoire de vie explique comment sa personnalité peut se rigidifier de façon défensive selon un schéma prévisible. En accord avec le développement d’une stratégie rapide, les jeunes filles issues de familles instables et de milieux défavorisés voient leurs règles apparaître plus rapidement12 tandis que les garçons ont plus de chances de développer une personnalité antisociale précocement. Un environnement aimant et stable peut favoriser plus de structure chez un enfant orienté naturellement vers un comportement plus turbulent par son tempérament.
La logique sous-jacente du profil rapide est la survie au jour le jour, celle du profil lent est la maîtrise de son environnement. Face à un événement stressant ou un traumatisme, ils ne déclencheront pas les mêmes mécanismes de défense. L’un tendra à dépenser de l’énergie dans une optique de compétition tandis que l’autre tendra à l’économiser par une mise en retrait. Ainsi, par les expressions « profil rapide » et « profil lent », nous désignerons la stratégie observable, fruit des interactions complexes entre traits de caractère et environnement.
La culture reste centrale:
La théorie des stratégies d’histoire de vie ne change donc rien aux classifications psychiatriques existantes et ne propose pas de changer les méthodes thérapeutiques ni les fondements de la psychologie. Elle est d’une certaine manière une extension informée par l’évolution des théories de l’attachement. Elle permet de renouveler notre regard sur les causalités qui semblent lier divers troubles, profils et comportements afin de choisir l’outil le plus adapté. La culture n’est pas niée mais est au contraire la principale médiatrice entre les dispositions de l’individu et son environnement. Notre stratégie personnelle dispose d’un certain degré de flexibilité et est sensible au contexte.
Cette grille de lecture nous permet de résoudre autrement certains paradoxes culturels. Prenons un exemple : la beauté perçue du poids chez la femme. Une perspective sociologique expliquerait que la perception du poids provient de préjugés différents d’une culture à une autre et d’une époque à une autre. Ces préjugés reposeraient sur des dynamiques de pouvoir arbitraire. La perspective évolutionniste propose une théorie différente : la signification du poids change en fonction de l’abondance matérielle selon une logique prévisible. Dans un milieu où se nourrir est difficile, le surpoids chez la femme serait signe de meilleure santé et augmenterait les chances de pouvoir mener une grossesse à terme13. Dans un environnement maîtrisé où l’abondance matérielle et la médecine sont une garantie pour tous, ce même signal est perçu comme une difficulté à maîtriser son impulsivité (ceci est évidemment un raccourci de pensée puisque la génétique influence grandement la prise de poids mais les heuristiques n’ont pas pour objectif la finesse du jugement). Sachant que la grossesse ne pose plus de problèmes, seront alors valorisés des comportements qui suggèrent une stabilité émotionnelle qui renforce l’assurance de la paternité. C’est effectivement ce que nous observons : plus un pays se développe, plus les standards évoluent vers la valorisation de plus de minceur14.
Un autre exemple de l’importance du contexte dans l’interprétation est celui du tatouage : dans une société où le tatouage est globalement dévalorisé dans le milieu professionnel, choisir d’arborer des tatouages particulièrement visibles ne peut qu’être le résultat d’une certaine rébellion contre les normes sociales ou d’un manque de considération des conséquences à long terme. Nous devrions donc trouver en Occident une association entre tatouages et profil rapide plus impulsif, ce qui se vérifie. Dans une autre culture où le tatouage est au contraire le signe exclusif d’exploits guerriers et obéit à une stricte hiérarchie, l’association avec les traits de personnalité ne sera pas la même15. Ce qui signe un profil n’est pas l’acte mais la raison derrière l’acte dans un contexte donné16. Les codes culturels, selon les comportements qu’ils sollicitent ou sanctionnent, agissent comme un filtre.
Prendre du recul:
Concluons en rapport avec notre sujet de départ. Pour bien saisir les implications d’une éventuelle guerre des sexes, pensez d’abord à vous demander les caractéristiques de ceux qui s’expriment. La manosphère propose un modèle de la psychologie féminine qui est typique d’un environnement dominé par des profils à stratégie rapide. La plupart de ces coachs le sont et la plupart des femmes qu’ils séduisent le sont également. Il est alors tentant de généraliser le profil psychologique moyen des membres du sexe opposé de votre sociologie à celui du sexe opposé tout court. La vision de la socio sexualité de l’autre est réduite à une seule de ses potentialités tandis que les autres potentialités sont rationalisées comme étant des mensonges que l’on se raconte à soi-même.
Dans l’environnement particulier des profils rapides, la séduction ressemble en effet à quelque chose de chaotique, cynique et reposant grandement sur des rapports de force. Il peut être difficile d’imaginer que séduire puisse passer par d’autres voies que la compétition directe et du recours à l’angoisse de comparaison pour diminuer l’estime de soi de l’autre. Plutôt que de procurer des bénéfices à autrui pour maintenir la relation, il s’agit de lui infliger des coûts pour rendre la rupture plus douloureuse et moins envisageable. Le spectre rapide n’est pas là pour durer dans le temps ni là pour établir une coopération.
De même, certaines théories du féminisme radical décrivent une brutalité masculine réelle mais étendue à l’ensemble des hommes alors qu’il s’agit bien souvent des agissements d’une minorité d’hommes multirécidivistes très présents dans les milieux militants et politiques17. Ce qui explique en quoi il est tout à fait possible d’avoir l’impression d’une hypersexualisation grandissante de la société alors même que l’activité sexuelle générale diminue. Une minorité d’individus particulièrement hors norme sur le plan de la personnalité mettent en scène leur vie et engendrent une angoisse chez la majorité de la population qui passent des heures à regarder les réseaux sociaux en se demandant si ils sont normaux.
La manosphère confond la stratégie d’histoire de vie avec l’attractivité d’un individu. Son discours revient à désigner les comportements d’investissement à long terme dans le partenaire (générosité, attention, partage de ressources, tendresse, etc) comme la preuve d’une faible attractivité. Selon leur théorie, tout individu suffisamment attractif se passerait de tous ces comportements pour simplement enchainer les relations selon son bon désir. L’altruisme n’est qu’un outil de négociation pour ceux qui ne peuvent pas faire autrement. Une telle vision du monde convient parfaitement à des hommes sur le spectre rapide mais ne colle pas avec la réalité des données. Si être un homme augmente les chances d’être sur le spectre rapide, ce n’est pas une fatalité. Il n’y a pas de corrélation entre attractivité et socio sexualité. L’attractivité détermine le nombre et l’attractivité des partenaires potentiels, les traits de personnalité déterminent la socio sexualité. Il n’y a aucune raison de penser qu’un individu plus beau serait par nature plus infidèle18. Si votre objectif est de construire sur le long terme, un profil lent est une nécessité chez vous ainsi que votre partenaire19. Les besoins affectifs et le processus de séduction ne correspondront pas à ce que la redpill tente de généraliser à l’ensemble de l’espèce humaine.
Ce discours n’est pourtant pas sans conséquence. Ainsi, nous nous retrouvons avec une épidémie de jeunes qui adoptent des comportements de séduction caricaturaux contraires à leur romantisme et à leurs dispositions de personnalité pour coller à un modèle autre qui leur semble, à tord, le seul valable pour réussir sur le marché des rencontres d’aujourd’hui.
La compétition sexuelle actuelle est grandement configurée sur la socio sexualité des profils rapides. Ce qui implique pour le jeune homme de devoir devenir plus agressif qu’il ne le souhaite vraiment de peur d’être lassant ou vu comme faible et pour la jeune femme, de participer à une sexualité qui ne lui convient pas en consentant à des pratiques qui ne collent pas avec sa conception de la progression d’une relation amoureuse. Les deux, confus et ne pouvant mettre de mots sur leur malaise, en concluront que le problème vient d’eux et qu’ils s’y prennent mal au lieu de réaliser que leur environnement social, boosté aux réseaux sociaux nourris par l’atomisation sociale, favorise des normes comportementales qui ne correspondent pas à leurs besoins affectifs. Ils chercheront à apprendre des codes du paraitre afin d’artificiellement suggérer une attractivité supérieure à leur situation réelle. Ce que je nomme la culture de la nonchalance.
Nous sommes désormais de petits oiseaux colorés perpétuellement bloqués dans un processus de séduction qui n’aboutit jamais sur sa fin naturelle. Le “marché” continue de dicter les comportements au sein de relations toujours renégociables selon l’évolution des rapports de force dans le couple et des tentations extérieures. L’absence d’engagement ne permet pas de se focaliser sur les goûts de la personne qui partagera notre vie, ce qui nous encourage à maintenir une façade de produit stéréotypé “juste au cas où”.
La disparition de l’engagement et du mariage n’a pas apporté l’émancipation des normes de genre mais les exacerbe à un point caricatural20. Ce qui me pousse à envisager dans mon essai une interprétation différente du paradoxe scandinave concernant les attentes des deux sexes en matière de séduction.
Dans les pays conservateurs qui exercent encore un contrôle sur les rapports sexuels et n’autonomisent pas les femmes, les attentes de genre sont sous un certain angle plus similaires relativement à l’Occident, principalement parce que la plupart des gens se marient plus tôt et donc orientent leurs efforts sur la coopération pour faire fonctionner la famille comme une entreprise.
Relativement au monde idéal de la déconstruction de toutes les normes de genre, notre culture est encore bien loin d’être le monde émancipé qu’elle prétend être. Mais relativement au monde où hommes et femmes se répartissaient les tâches pour travailler ensemble à la subsistance d’une famille dans un état précaire, notre culture apparaît comme étonnamment rétrograde sous un certain angle.
Chez les couples de paysans exploitant leur terre, les contraintes du métier sont telles que l’homme n’a pas le temps d’aller à la salle de sport pour avoir un physique de bodybuilder en comptant ses protéines ni la femme de rester chaque jour plusieurs heures devant son miroir à suivre les dernières tendances des réseaux sociaux. Ce n’est pas tant une idéologie particulière qui nous pousse dans ces comportements mais l’abondance de choix qui recule voir supprime un réel engagement et maintient dans un stade de compétition sexuelle implacable.
Cette fatigue qui se généralise motive une bonne partie du regain de popularité de conceptions conservatrices de la famille. Mais derrière ce romantisme se cache surtout une peur de rater sa trajectoire affective dans le système actuel. C’est une nostalgie et un souhait d’échappatoire plus qu’une adhésion réelle à l’ancien monde. C’est la raison pour laquelle je pense et j’espère que les souffrances en cours aboutiront à une synthèse qui saura réhabiliter les cadres stables du passé en tenant compte des avancées et réflexions de ces dernières décennies. Il n’y a pas de raison d’associer de façon rigide engagement et domination, mariage et esclavage, amour durable et endoctrinement. La plupart des individus sont raisonnablement heureux de leurs choix et ont autre chose à faire que de militer bénévolement sur les réseaux sociaux.
Vous voilà maintenant en position d’y voir un peu plus clair. Lorsqu’un militant viendra vous expliquer longuement que tous les malheurs de la société peuvent s’expliquer par la nature du sexe opposé, vous penserez maintenant à lui demander les résultats de son Big Five.
Merci de prendre le temps de lire Citadelle. Si ces réflexions vous ont marqué, n’hésitez pas à aimer la publication et à participer en commentaires. Cela me procurera un peu de dopamine et aidera d’autres personnes à tomber sur ces lignes.
Je suis également preneur des suggestions de sujets que vous pouvez me faire en suivant ce lien.
Pour ne pas le caricaturer, il serait plus précis de dire qu’il ne nie pas l’existence de ces différences physiques mais elles ne seraient pas porteuses de sens par elles-mêmes. Et encore moins porteuses d’influences naturelles sur la psychologie des individus. Le sexe est naturel, le genre (ce réseau de significations construites socialement) ne l’est pas.
Ce n’est pas ma seule grille de lecture du monde. Un outil reste un outil. Il faut savoir le sortir et le ranger dans sa boîte selon les circonstances.
Ce qui ne veut pas dire qu’elle est au dessus des critiques. Comme tout domaine, la psychologie évolutionniste se remet en question et découvre occasionnellement de nouveaux faits qui viennent remettre en questions de vieux paradigmes tenus pour vrais. Simplement, la plupart des critiques qui lui sont adressées sont plutôt de mauvaise foi. Pour voir les réponses à quelques objections communes, voir cet excellent article de William Costello.
Beaucoup d’individus ne semblent pas capables de saisir la définition d’une moyenne et de pouvoir simultanément garder à l’esprit l’existence d’une généralité en la faisant cohabiter avec celles de cas particuliers. Lorsqu’une théorie vient toucher à l’intime, la raison est bien souvent à géométrie variable. Je ne me fais pas d’illusion quant à la réception de cet article et des réactions qui s’en suivront. Pour aller plus loin, la lecture des moralistes français vous aidera bien plus que des lectures scientifiques.
Ces différences sont robustes mais la réplicabilité d’un résultat ne dit rien de l’ampleur d’un effet observé. Ces militants ont tendance à oublier que ces différences réelles suivent des distributions statistiques qui rendent la majorité des individus, indépendamment de leur sexe, tout à fait comparables. Ils extrapolent à partir de leur environnement social immédiat (souvent des applications de rencontres) une taille de l’effet qui n’est souvent pas soutenu par les études sur le sujet. Pour la majorité de la population, nous parlons de différences de degrés prévisibles et importantes mais pas pour autant de deux espèces extraterrestres à la Mars/Vénus. Ces stéréotypes ont leur raison d’être de par l’observation des individus aux extrêmes des courbes.
Marco Del Giudice, « Rethinking the fast-slow continuum of individual differences », Evolution and Human Behavior, vol. 41, n° 6, novembre 2020, p. 536-549.
Ce fait explique le pic de créativité et de délinquance qui a donné naissance au Young Male Syndrome. Les comportements à risque atteignent leur pic en fréquence et en intensité à l’âge de la compétition sexuelle. Chez les femmes, les comportements agressifs indirects envers les autres femmes suivent la même trajectoire.
Cf. id., « A turning point for the life history approach to individual differences », in Satoshi Kanazawa, Genes, environments, and differential susceptibility. Current topics in evolutionary developmental psychology, Cambridge University Press, Cambridge, 2024.
Keely A. Dugan, Jacob J. Kunkel, Chris R. Fraley, Daniel A. Briley, Matt McGue, Robert F. Krueger, Glenn I. Roisman, « Genetic and environmental contributions to adult attachment styles : evidence from the Minnesota Twin Registry », Journal of Personality and Social Psychology, 31 octobre 2024
Aaron W. Lukaszewski, « Parental support during childhood predicts life history-related personality variation and social status in young adults », Evolutionary Psychological Science, vol. 1, septembre 2015, p. 131-140.
Bruce J. Ellis, Aurelio J. Figueredo, Barbara H. Brumbach, Gabriel L. Schlomer, « Fundamental dimensions of environmental risk : the impact of harsh versus unpredictable environments on the evolution and development of life history strategies », Human Nature, vol. 20, juin 2009, p. 204- 268.
Tran Dinh, Steven W. Gangestad, « “Fast” women ? The effects of childhood environments on women’s developmental timing, mating strategies, and reproductive outcomes », Evolution and Human Behavior, vol. 43, n° 2, mars 2022, p. 133-146.
Andrew G. Thomas, Steve Stewart-Williams, « Mating strategy fl exibility in the laboratory: preferences for long-and short-term mating change in response to evolutionarily relevant variables », Evolution and Human Behavior, vol. 39, n° 1, janvier 2018, p. 82-93. 2. Cf. Katarzyna Pisanski, David Feinberg, « Cross-cultural variation in mate preferences for averageness, symmetry, body size, and masculinity », Cross-Cultural Research, vol. 47, mars 2013, p. 162-197.
La même association s’observe dans les classes sociales. Plus nous montons dans l’échelle sociale, plus l’abondance de ressources côtoie une valorisation de la maitrise de soi sous diverses formes. De manière générale, la maîtrise de soi et l’ascèse deviennent des marqueurs de statut social plus élevé : pour pouvoir se priver, encore faut-il avoir quelque chose à quoi renoncer.
Rachael Carmen, Amanda Guitar, Haley Dillon, « Ultimate answers to proximate questions: the evolutionary motivations behind tattoos and body piercings in popular culture », Review of General Psychology, vol. 16, juin 2012, p. 134-143. 2
Pour reprendre l’exemple du tatouage, il faut s’attendre à ce que sa relation avec certains traits de personnalité diminue avec sa démocratisation. Si le tatouage devient un symbole relativement banal et neutre d’une culture donnée, il attirera une diversité de profils aux structures de personnalité bien différentes et ne renseignera plus vraiment sur les individus. Plus un signal ou un comportement est polarisant, plus il attire des types de personnalité qui sortent de la moyenne et inversement.
Elles ont donc absolument de raison de dire que les violences sexuelles concernent tous les milieux mais esquivent la question de la prévalence des profils à problème qui n’est pas la même partout. Les profils dit triade noire tendant à graviter autour de certains milieux où ils peuvent gagner en influence et en prestige. Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui avec la liberté de choix de vie offerte aux individus. Ce qui explique beaucoup d’affaires dans les milieux médiatiques et politiques et peut pousser à faussement exagérer la prévalence dans le reste de la population bien que ce fléau soit plus courant que ce que les discussions ordinaires veulent bien admettre. Il n’y a souvent pas besoin de remonter bien loin l’arbre généalogique de la plupart des familles françaises avant de trouver dans la biographie familiale un secret bien lourd à porter.
Ce problème ainsi que plusieurs de leurs autres mythes fondateurs font l’objet d’une critique détaillée dans la suite du chapitre 5.
Nous connaissons tous au moins un cas d’un couple formé au lycée ou dans les premières années des études supérieures qui, malgré les tentations de l’époque et le regard médusé de leur entourage, restent ensemble et ne semblent pas connaitre de crises significatives de leur amour. Nous les regardons avec méfiance et un peu d’envie, comme si il devait forcément y avoir un secret inavouable qui viendrait expliquer une longévité heureuse autrement impossible. Ils sont extrêmement rares mais ce sont simplement deux individus particulièrement lents qui se sont trouvés. Inutile de chercher à les copier si vous n’avez pas les mêmes dispositions. La vie est injuste.
Il y a bien entendu eu des évolutions appréciables. Il n’y a aucun passéisme dans mon propos qui ne concerne que le processus de séduction qui, lui, s’est considérablement appauvri.









Par curiosité, existe-t-il une relation mise en évidence entre les caractéristiques des big five, ou avec les profils lents et rapides que vous théorisez, avec la vie hormonale des individus ?
J'ai le vague souvenir d'une théorie qui établissait des profils de personnalité selon des préférences pour la sérotonine ou l'adrénaline par exemple.
Ce serait cohérent avec les variations au cours de la vie ou encore avec les différences générales entre les sexes.