Dénatalité
Petits arguments pour un très gros problème.
Note: La natalité est un problème complexe avec de multiples facettes, je me contente de faire ici sans prétention un tour d’horizon de quelques pistes explicatives. Certaines seront développées plus abondamment dans d’autres articles.
Janvier 2026. La question de la chute de la natalité embrase les plateaux de télévision et les journaux. Vu le manque d’optimisme qui se dégage des courbes, il y a fort à parier que le sujet revienne régulièrement sur le devant de la scène avec la publication annuelle des nouveaux chiffres des décès et naissances. Ce terrible thermomètre continuera de hanter nos futures conversations.
Pour une question de clarté et de facilité, j’ai décidé de réunir ici les principales théories et observations que j’ai pu apporter à cette discussion. L’essentiel de ce qui sera exposé ici est traité avec plus de détails (à côté d’autres arguments) dans le premier chapitre de mon essai. Cet article est amené à subir des mises à jour.
Déformation professionnelle oblige, mon approche reste centrée sur les potentielles causes psychologiques de cet effondrement démographique. Je ne conteste en aucun cas l’importance des causes matérielles. Il est très certainement possible que je surestime l’importance de ces causes psychiques. Libre à vous de vous faire votre opinion, je ne propose que des hypothèses et non des certitudes.
D’autres français très impliqués sur le sujet proposent des perspectives particulièrement intéressantes (pour ne citer que quelques uns que je vous invite à suivre sur twitter: Maxime Sbaihi, Joan Larroumec, Oscar Bockel, Hélène Calas). Cette effervescence sur le sujet déborde et suscite parfois des débats adjacents dans l’espace public sur la place des enfants dans les transports, sur la réforme des retraites, sur l’avenir de notre système de soin ou encore l’accès au logement. Ce n’est que le début.
Les grandes lignes de ma position:
Le problème avec ce débat de la natalité, c'est que tous les facteurs identifiés et discutés (logement, argent, travail, culture, avenir inquiétant, etc) n'ont qu'un rôle limité et souvent local. Si aucun facteur global n’est identifié, nous prenons le risque de simplement ralentir la chute sans jamais véritablement la résoudre en ignorant sa racine. Nous ne pouvons échapper au fait que la chute de la natalité est un phénomène mondial (à l'exception de quelques rares pays dont personne ne souhaite les conditions de vie) qui touche des lieux qui ont des cultures différentes, des religions différentes, des niveaux différents d'avancée des droits et de l'éducation des femmes, des situations économiques différentes, etc. Cette remarque suscite l’étonnement et engendre beaucoup d’opposition mais elle ne me semble pas moins vraie. Je crois que l'effondrement de la religiosité, l'émancipation des femmes et la chute de la natalité vont ensemble parce qu'ils émergent de l'urbanisation et des conditions de vie permettant la liberté des individus. Les trois ne se causent pas tant que cela les uns les autres mais fleurissent de la même cause bien qu’il soit possible d’imaginer des effets d’interactions. Le débat est excessivement centré sur la comparaison avec le baby-boom qui est l’exception et non la norme de la démographie du dernier siècle. Il s’agissait d’une parenthèse inédite dans une chute quasi-continue depuis des décennies. Bien avant que les causes matérielles discutées aujourd’hui (qui sont d’une grande importance !) ne deviennent un problème majeur dans les esprits.
La seule explication qui soit vraiment mondiale, c'est que nous avons désormais le choix et que nous ne sommes pas tous équipés de la même manière pour désirer et poursuivre avec discipline ce choix. Et lorsque l'on regarde le souhait des individus, en imaginant que nous pouvons agir de façon à répondre à tous les facteurs habituellement cités, nous atteignons péniblement le 2.1 enfants nécessaires au renouvellement de la population. Et encore, pas partout.
On ne peut échapper au fait que les générations précédentes ont fait plus avec beaucoup moins. Devenir parent est désormais une source d'épanouissement en concurrence avec les autres domaines de la vie (travail, voyages, aventures sentimentales, etc). La liste des choses à faire avant de se lancer en pensant avoir bien "profité de la vie" ne fait que s'allonger. Notre définition d'une bonne vie ne fait que devenir plus complexe. La conséquence de tout ça: ceux qui auront plus de un ou deux enfants seront les impulsifs qui en auront par accident et ceux qui aiment tellement les enfants qu'il s'agit d'une source de sens et d'épanouissement supérieure aux autres options de notre monde d'abondance. Il s’agit aujourd’hui d’une vocation qui demande autant d’enthousiasme et d’efforts que n’importe quelle voie professionnelle.
Tout ceux qui ont des envies intermédiaires et qui voudront tout avoir se retrouveront de plus en plus en difficulté avec le risque de passer à côté de leur vie. Autrement dit, il n'y a aucune solution miracle et celles qui seront imaginées n'auront qu'un effet très limité qui ne changera pas la tendance globale.
Mieux vaudrait donc commencer à sérieusement réfléchir à comment encaisser au mieux les conséquences sur le travail et l'économie. Nous vivons actuellement une grande pression sélective en faveur des traits de personnalité1 qui favorisent la fondation d'une famille comme principal objectif de vie. Je ne dis pas ça de manière triomphante, c'est un dilemme qui nous tombe dessus alors que l'on pensait que chaque génération s'en sortirait mieux que la précédente. De plus en plus, vous ne pourrez juste pas avoir une famille et partir en vacances, avoir un niveau de vie qui vous fait rêver, etc. Mais avoir des enfants est possible pour ceux qui consentiront aux sacrifices nécessaires. Ces sacrifies sont lourds et c'est la raison pour laquelle ils sont impensables pour la plupart des individus sauf pour ceux qui aiment les enfants au point de ne pas ressentir le manque dans d'autres domaines de leur vie.
C'est la fin de l'époque où nous pouvions tout avoir. La jeunesse va devoir faire des choix. Ce déclassement social que nous vivons et qui concentre tous les débats n'est que l'expression de ce choix à faire. Mes grands-parents étaient paysans, ils ne partaient jamais en vacances, travaillaient tout le temps et ont eu une famille. C'était une bonne vie pour eux. Nous contemplons désormais avec horreur le potentiel retour de cette trajectoire de vie. Beaucoup préfèreront attendre un plan de sauvetage des gouvernements pour espérer avoir leur famille sans que cela ne représente un coût trop important à leur trajectoire personnelle. Je comprends totalement cette tension mais personne ne viendra vous sauver. Il va falloir être au clair sur nos priorités de vie et s'interroger sur ce qu'est le bonheur.
Pourquoi est-ce que cela se produit ?
Notre psychologie n’est pas bien adaptée à nos conditions de vie moderne et demande quelques efforts conscients pour corriger ses défauts. Cependant, dans une culture où chacun est absolument libre de faire ce qu’il veut, nous prenons d’autant plus le risque de nous laisser avoir par de fausses bonnes idées. Les effets dont je vais parler sont progressifs, ne marquent pas une rupture nette à partir d’une date arbitraire et s’appliquent depuis que l’Homme construit des cités gigantesques. Nos conditions de vie forment un gradient sur lequel nos instincts s’écoulent tant qu’ils ne rencontrent pas de résistance. Tous les effets abordés dans cet article ne sont qu’une tentative de traduction sur le plan psychique de l’effet de la densité de population, historiquement reconnue comme étant le principal facteur de décroissance démographique. Rien dans notre situation n’est donc fondamentalement nouveau, seulement l’intensité et la concentration des facteurs sont inédits.
Le paradoxe du choix est un phénomène qui décrit la difficulté à prendre une décision et réduit la satisfaction associée à chaque potentielle décision prise lorsqu’il y a une abondance excessive de possibilités. Il retarde de plus en plus l’engagement officiel avec un partenaire en raison d’une difficulté à renoncer aux options potentiellement disponibles. L’effet n’est pas conscient, ce n’est pas un calcul machiavélique de notre part qui cherchons à faire perdre notre temps aux autres. Le temps est cependant une ressource précieuse en matière de fertilité. La fenêtre biologique ne bouge pas et si nous retardons sans cesse le moment de l’engagement, le nombre d’enfants obtenus diminue en conséquence. Commencer plus tard revient à en avoir moins. Rien dans ce phénomène n’est véritablement inédit. Ce problème du choix s’exerce en permanence: l’espèce humaine cherche naturellement à optimiser ses options et les générations précédentes n’étaient pas plus vertueuses. Les conditions de vie en groupes plus restreints, ce que je nomme la vie de village, structuraient nos choix d’une façon plus réaliste (avec tous les problèmes et frustrations associées, c’est pour une bonne raison que nous avons cherché à sortir de ce modèle sans en anticiper les conséquences).
Le problème dont je parle se révèle proche de celui de l'obésité, à savoir un décalage de nos instincts par rapport à notre environnement: nous sommes programmés à rechercher le sucre et le gras afin de survivre. Dans un contexte hors civilisation, mieux vaut consommer rapidement plutôt que de laisser passer autant de calories. Ce comportement est adaptatif mais devient un poison lorsqu'il est possible de commander un fast food à chaque instant et que vous avez des restaurants à tous les coins de rue. Est-ce que nous sommes tous touchés de la même manière ? Non, cela dépendra de vos traits de personnalité. Est-ce suffisant pour causer un problème de santé public majeur ? Oui.




Les conditions de la vie moderne agissent comme un piège à phéromones: une disruption de la fonction des signaux assignés à la reproduction (plaisir, prestige, ritualisation du processus de séduction). En saturant notre air de ces signaux, nous ne savons plus où donner de la tête et nous nous stérilisons par une abondance illusoire de choix perçus (la perception est suffisante) par notre cerveau. Nous sommes programmés à chercher le plaisir sexuel, le réconfort, le prestige et le statut social qui sont des proxys de la reproduction.
L'évolution n'a pas formé notre capacité à nous reproduire d'un seul coup et de multiples couches archaïques arrivées à des moments différents de notre histoire évolutive agissent ensemble pour nous pousser à nous reproduire mais le mécanisme est loin d'être infaillible. Et je crois qu'il déraille. Nous ne devrions pas avoir à lutter autant pour faire à peine mieux que des pandas en captivité. Une fois que vous piratez les récompenses qui vous poussent à avoir des "accidents", l'envie d'enfants "pure" et "rationnelle" n'est pas répartie de manière uniforme dans la population. Ce que nous vivons n'est pas une anomalie, c'était absolument prévisible.
Pourquoi le parallèle avec les pandas ? Parce qu’ils étaient réputés avoir besoin d’une attention méticuleuse d’une équipe de soignants en captivité. Rien de plus.
Ces effets entrainent deux phénomènes massifs: la fragilisation du couple qui est de moins en moins fréquent (tout en restant le modèle dominant dans le souhait des individus !) et sa stabilisation effective à partir de 30 ans2. Autrement dit, lorsque les individus se sentent prêts, ils n’ont plus forcément le temps d’avoir le nombre d’enfants désirés. Nous pouvons réfléchir à des actions qui permettraient de contrebalancer toutes ces incitations qui ne vont pas dans le bon sens. Mais nous pouvons aussi anticiper les caractéristiques des individus qui ne subissent pas ce dilemme de coordination qui, de fait, se retrouvent avec un avantage compétitif au niveau de la natalité. Si vous vous voulez à tout prix avoir le beurre et l’argent du beurre au risque de n’avoir ni l’un ni l’autre, ceux qui se contentent d’un des deux vous passeront désormais devant.
Les Amish hériteront du monde
Les Amish sont un cas très intéressant parce qu'ils organisent une année sabbatique dans le monde extérieur pour les jeunes. Ceux qui veulent quitter la communauté le font, ceux qui rentrent le font en connaissance de cause. C’est ce retour dans la communauté qui conditionne l’accès au mariage.
C'est un formidable mécanisme de tri sur les traits de personnalité et cela protège la communauté de la dissolution sur le long terme. Les individus qui ne se reconnaissent pas dans les normes de vie de la communauté finiraient par vouloir contester les normes de l’intérieur et les faire évoluer. Les laisser libre de partir puis de revenir permet de s’assurer que la communauté restera constituée d’individus alignés avec la norme du groupe. D'une certaine manière, l'abondance matérielle actuelle est notre année sabbatique amish pour tous. Seulement ceux qui ont vraiment le goût de l'idéal de la famille reviennent à leurs racines pour s'y conformer.
Plus les individus sont libres, plus leurs choix de vie sont le reflet de leurs dispositions profondes. Plus une culture hégémonique punit les comportements, plus elle lisse les trajectoires de vie et relègue certains comportements dans la clandestinité.
Notre époque est un dévoilement, pas une révolution.
Ces pressions insoutenables pour coordonner tous les domaines de notre vie en une décennie favoriseront un certain type d’individus qui, sans le savoir, sont mieux équipés que la plupart d’entre nous pour faire face aux injonctions contradictoires de notre époque. Les implications culturelles d’une telle transformation ont de quoi laisser songeur.
Bien entendu, la description que je fais des évènements suppose que nous prolongions simplement les courbes. C’est le scénario catastrophe qui est ici développé. En réalité, les effets dont je parle n’ont aucune raison d’être inarrêtables. Ce n’est pas parce que la cohérence de l’ensemble donne du sens à ce que nous vivons qu’il faudrait en conclure que la force de ces effets est immense. Je pense justement qu’ils sont d’autant plus pernicieux qu’ils sont discrets, permanents mais d’une intensité modérée. Une menace, même faible, l’emporte à la fin si elle échappe à notre attention. La goutte d’eau aura raison de la pierre si on lui laisse suffisamment de temps.
Il faut tout de même se battre:
Cette vision peut sembler excessivement pessimiste mais elle ne mène pas à la conclusion qu’il ne faudrait rien faire pour autant. Il faut simplement garder à l’esprit qu’un plan de secours doit être envisagé dans le cas du pire scénario. Ce qui, malheureusement, ne semble même pas être envisagé dans l’espace public. L’optimisme ne devrait pas empêcher la prévoyance.
Passons. Il y a tout de même des raisons de se réjouir. L’objectif n’est pas de retourner à la natalité du passé (cela me semble ni possible ni souhaitable) mais de favoriser le maintien durablement du taux à 2.1. Voilà qui est déjà plus faisable.
La première bonne nouvelle, c’est que quelques minces gains à court terme en matière de natalité peuvent avoir une grande influence sur le temps long. Une faible différence du nombre d’enfants, à natalité constante, aura une grande influence sur le nombre de petits-enfants et ainsi de suite.
La deuxième bonne nouvelle, c’est qu’il me semble possible d’avoir de meilleurs résultats en ciblant mieux les dépenses. Je crois qu'il faut distinguer deux catégories de personnes pour éviter de se perdre dans des discussions interminables:
Celles qui n'ont aucun enfant: le passage de zéro à un enfant ne se fait pas principalement en raison de questions psychologiques3 et culturelles (volonté de mener plusieurs projets sur une fenêtre de fertilité qui ne bouge pas, difficulté de mise en couple durable, profil de personnalité peu favorable à la vocation parentale). Les financements n'auront que très peu voir pas d'effets sur ces personnes.
Celles qui ont déjà fait le choix de l'engagement et ont un enfant mais en voudraient deux, en ont deux mais en voudraient trois et qui ne peuvent avancer dans leur projet pour des questions de salaire, logement, organisation familiale, etc. Eux peuvent certainement faire l'objet de politiques publiques.
Comment expliquer la situation du premier groupe ?
Piste déjà abondamment commentée dans l’espace public, il semble qu’un problème de mise en couple se généralise petit à petit en raison d’un décalage des attentes entre les sexes. Le coût n’est en effet pas le même pour les hommes et les femmes. S’ajoute à ces nouvelles négociations une volonté pour les individus de combiner sur une fenêtre de temps limitée des aspirations inédites. J’aborde plus en détail cette question dans un article consacré.
Au delà d’un problème de mise en couple, la raison principale me semble être que le prestige est un important levier de décision pour les individus. Imaginer convaincre des personnes qui refusent la parentalité avec de l’argent, parce que cela viendrait limiter leur trajectoire de vie, serait similaire à vouloir pousser des individus à choisir une voie professionnalisante au bac alors que la fac leur est accessible. Malgré l’absence de débouchées dans de nombreuses filières, les études supérieures restent dans les esprits un symbole de réussite sociale ou du moins, la possibilité d’une réussite. Même avec l’inflation des diplômes, les jeunes continuent de se ruer vers ces études parce que le coût social de ne pas disposer d’un diplôme du supérieur est immense en termes de prestige. Le problème est donc notre culture qui dévalorise et méprise les parcours professionnalisants. Je crois qu’il en va de même avec la natalité: vous ne pouvez pas convaincre avec une somme d’argent un individu qui considère qu’être parent est un poids, un ennui, un retard dans son parcours personnel.
Par où commencer ?
Afin de faire preuve de réalisme, je crois qu’il faut consacrer nos premiers efforts en misant sur des tendances déjà existantes avant d’envisager de grandes réformes. Ainsi, il serait intéressant, pour éviter de gaspiller trop de temps et de ressources sur les individus du premier groupe, de prioriser ceux qui sont en paix avec ce choix de la parentalité et l’ont déjà prouvé et quelle meilleure preuve que d’avoir déjà au moins un enfant ?
Cette piste me semble de loin la plus prometteuse et elle existe déjà dans l’espace public:
Autre bonne nouvelle, c’est que nous pouvons parier sur la nature humaine et sa recherche de prestige. Un retour de balancier culturel pourrait se dessiner à moyen terme. Si les signaux associés à la reproduction sont aujourd’hui perturbés, il est possible dans une certaine mesure de les ramener dans le bon sens. Notre recherche du prestige et notre hypocrisie sont sans doute nos meilleurs alliés. Le phénomène devrait se constater concernant le mariage (qui reste un des meilleurs prédicteurs de la natalité puisque les couples qui durent tendent à avoir plus d’enfants que les autres).
Le mariage chute mais devient d'autant plus solide. Ceux qui continuent de le rechercher ont la "vocation". Il est aussi plus tardif, ce qui limite les mauvais choix de jeunesse. La statistique du 1 mariage sur 2 qui termine en divorce est biaisée par les remariages. Un individu ayant déjà divorcé est bien plus à risque de divorcer une seconde fois et ainsi de suite. Cet effet de sélection est ce qui me fait penser que les représentations du mariage vont évoluer dans les années à venir. Si les plus stables et les plus heureux se lancent, les autres finiront par les regarder avec envie. Il deviendra sans doute aussi un symbole de luxe et de réussite sociale4 vu qu'il s'effondre majoritairement dans les classes moyennes et populaires. Dans une certaine mesure, nous pouvons imaginer un retour de balancier. L'esprit humain recherche toujours la distinction et le prestige, ce qui amène des retournements de mode qui surprennent parfois les commentateurs. La valeur de nos actions dépend de ce que font les autres, ce qui pousse à des évolutions constantes ponctuées d'équilibres temporaires. Les aides sociales n’auront pas véritablement d’effets tant que le mariage et la parentalité ne sont pas culturellement vus comme des sources principales d’épanouissement. Ce qui explique le lien entre religion et fertilité: les religions sont des machines à produire du prestige pour les familles5.
Il faut apporter une nuance importante à tout ça: les mariages étaient historiquement "tardifs" en Europe de l’Ouest (25-26 pour la femme, 28-29 pour l'homme) avant le baby-boom qui fut une période d'abondance exceptionnelle. Il fallait stabiliser une situation pour y accéder.
Donc même en discutant de toutes les spécificités de notre époque qui peuvent poser problème, une part de ce qui se passe n'est qu'un correctif vers les standards historiques. L'âge moyen du premier mariage est plutôt autour de 32 ans désormais.
Il faut tenir compte des études plus longues, de l'accès au logement plus difficile, de l'écart relatif de réussite socio-économique entre les sexes (les femmes s'en sortent désormais mieux alors qu'au baby-boom, c'était l'inverse) et l'arrivée du PACS qui "filtre" une bonne partie des unions encore hésitantes.
Conclusion
Il me semble capital de comprendre ce problème en écartant l’idée que les individus sont des acteurs parfaitement rationnels sous peine de passer à côté de solutions efficaces. Nous sommes façonnés par des forces bien plus anciennes que la société d’abondance dans laquelle nous vivons.
Les facteurs matériels sont importants mais doivent s’analyser en rapport avec notre appétence pour le prestige. Rien n’est neutre, rien n’échappe aux connotations sociales. Pour prédire les choix des individus, il faut tenir compte des hiérarchies symboliques. Simplement donner plus d’argent aux individus n’aura pas d’effet conséquent si ce que vous leur demandez de faire contredit leur prestige social. J’espère bien évidemment être dans l’erreur car, si ces facteurs psychologiques s’avèrent plus importants que nos moyens immédiats, constater notre impuissance à changer de manière significative cette trajectoire serait alors la conclusion la plus rationnelle.
Il n’est pas possible de développer tous les concepts qui nourrissent ma pensée en un seul article. Vous trouverez la suite ici concernant les différences psychologiques individuelles qui façonnent la mise en couple moderne.
Merci de prendre le temps de lire Citadelle. Si ces réflexions vous ont marqué, n’hésitez pas à aimer la publication et à participer en commentaires. Cela me procurera un peu de dopamine et aidera d’autres personnes à tomber sur ces lignes.
Je suis également preneur des suggestions de sujets que vous pouvez me faire en suivant ce lien.
Dans mon essai, je développe longuement l’influence des traits de personnalité sur la vie amoureuse. Suivant les profils, il est possible de prédire le goût de la parentalité, la stabilité des unions ainsi que la tendance à penser à long terme ou privilégier les sensations à court terme. Nous ne sommes pas tous faits pour devenir parent et notre étonnement actuel ne tient qu’au fait que nous prenions l’idéal de la famille pour une constante de la nature humaine au lieu du résultat de la pression sociale. Pour beaucoup, l’enfant n’était qu’un accident qu’il fallait assumer en faisant une croix sur leurs rêves. Pour d’autres, la famille est le vrai sens de leur vie et s’y appliquent. Ceux-là sont plus immunisés face aux distractions de notre époque et ne comprennent d’ailleurs pas beaucoup pourquoi tant de personnes semblent avoir du mal à fonder un couple durable ! Une autre partie de la population, sans l’appui de la coutume ou de la pression sociale, a bien plus de mal à fonder un foyer stable dans le temps imparti. Il faut donc nuancer l’analyse en prenant en compte les différences individuelles. La liberté n’est donc pas un problème par nature mais elle peut le devenir pour certains en l’absence d’une éducation appropriée.
C’est ce recul de l’âge du premier enfant qui forme le terreau du discours no kids. Ce discours est plus l’expression d’une culture où nous n’avons plus d’enfants au début de la vingtaine que sa cause: la nature nous donne notre pic d’énergie, d’optimisme et d’attractivité à cet âge et ce n’est pas uniquement pour mieux encaisser les lendemains de soirées. Il est absolument normal de trouver difficile d’élever un enfant à cet âge (ça l’est déjà lorsqu’il arrive au sommet de notre vitalité). Il est donc parfaitement attendu que l’envie de renouveler l’expérience ne se fasse pas autant que par le passé et que les discours se teintent de pessimisme. Regardez la pyramide des âges d’une société et vous verrez toute sa philosophie de vie.
Ceci englobe et anticipe les remarques concernant le “manque de bonnes personnes” chez l’autre sexe. Si la vertu et la droiture étaient nécessaires pour trouver l’amour, ces qualités seraient en tête de liste des conseils des coachings en séduction. Les individus les plus instables et les moins fiables ne restent pas longtemps célibataires (et ils ont tendance à finir ensemble). De même, nous devrions observer une natalité plus forte dans les ménages plus équitables (ce n’est pas le cas même si la satisfaction est plus élevée). Ces nouveaux critères, bien que souhaitables sur le plan moral et individuel, sont très récents alors même que la natalité chute depuis bien plus longtemps. Si ce contre-argument décrit certainement des situations légitimes (je le vois tous les jours de mes propres yeux), le récent regain de tension entre les sexes ne peut pas expliquer ce phénomène mondial qui prédate très largement les années 60 et les différences d’égalité entre les sexes dans divers pays. Je le range donc dans des explications secondaires.
L’implicite de ce type de remarque est que nous voulons tout: quelqu’un qui suscite une intense attraction, qui éloigne la routine mais qui serait en même temps d’une stabilité exceptionnelle. Il n’a jamais été question que tout le monde puisse trouver la relation parfaite et nos ancêtres ont tout de même eu des enfants dans un monde où de nombreuses violences relationnelles étaient normalisées. L’enfant n’était pas un projet pensé. Le bonheur individuel n’a aucun lien avec la natalité. Si il y en a un, il est bien plus probable que sa poursuite soit justement un facteur qui retarde l’arrivée de l’enfant.
Pour le dire autrement, ces remarques ne font que confirmer mon argument de départ: la natalité s’effondre parce que nous avons désormais le choix et notre choix se porte vers la recherche du grand amour qui a toujours été élitiste. Si le paradoxe du choix y est pour quelque chose, c’est qu’il provoque une inflation des désirs des individus sans pour autant les rendre plus lucides sur ce qu’ils ont à offrir. La règle de la mise en couple est l’assortative mating, soit avec un partenaire globalement équivalent sur le plan social, physique, intellectuel et moral.
Ce qui implique qu’un certain mépris de classe se cache entre les lignes de ce débat. La famille “nombreuse” n’est socialement acceptable que lorsqu’elle s’accompagne a minima d’un niveau de vie de cadre supérieur. Il est techniquement possible d’avoir des enfants dans des conditions de vie modestes mais personne ne le souhaite pour soi ainsi que pour éviter les regards désapprobateurs. Si l’enfant ne peut exister dans l’esprit de tous que lorsqu’il y a accès à un niveau de vie réservé à une minorité, il est logique qu’il soit indéfiniment repoussé et ce, particulièrement dans un contexte d’appauvrissement généralisé. La dislocation en cours de la classe moyenne est le problème en creux derrière tout ce débat lorsqu’il se porte sur les questions matérielles.
Brainerd, E. & Malkova, O. (2026) How religion mediates the fertility response to maternity benefits. Economic Inquiry, 1–25. Available from: https://doi.org/10.1111/ecin.70041

















Réflexions fort intéressantes qui me font en partie penser à cet article à mon avis essentiel de Véra Nikolski (février 2024) que vous connaissez peut-être :
https://elucid.media/societe/enfant-du-desir-heure-catastrophes-vera-nikolski
Très bon article !