✓ Vu: 22 h 51
Quelques mots sur la culture de la nonchalance et sur la dating fatigue.

C’était une erreur. Son doigt a glissé. Elle a ouvert le message qu’elle conservait soigneusement fermé dans un coin. Elle scrollait simplement un peu sur Instagram avant d’aller dormir et vous passerez les prochaines 48 heures à vous demander ce que cela veut bien signifier. Rien. Absolument rien. Vous ne la reverrez pas et elle espère simplement que vous avez compris sans avoir à le dire. C’est une situation pénible pour tout le monde. Elle ne vous en veut pas vraiment mais elle constate que les hommes ne comprennent vraiment rien aux implicites !
Elle passe à autre chose mais ne trouve pas le sommeil. Ce type avec qui le feeling était si naturel la semaine dernière ne lui a pas demandé si elle était bien rentrée la dernière fois qu’ils se sont vus. Elle était un peu malade. Il n’a jamais demandé comment elle allait depuis. Il n’a rien demandé tout court. Le si bon feeling qu’elle a pu ressentir est désormais en train d’être ressenti avec une autre qui se posera la même question dans quelques semaines. Finalement, elle ne s’en sort pas forcément mieux que les autres.
Elle ne sait pas que cet homme trouve sa nouvelle liberté dans ses conquêtes passagères après avoir travaillé sur lui pendant deux ans. Son ex lui avait brisé le cœur et maintenant, c’est au tour des autres. La nonchalance se répand comme la peste. Une formation de linguiste, de psychologue et d’agent des services de renseignement est désormais requise pour comprendre les dynamiques relationnelles par écrans interposés.
Quelques années de normalisation de ce petit jeu et ce qui devait arriver arriva:
Les aides et discours sur la natalité n'auront aucun effet si aucun couple ne se forme au départ. Il y a des dizaines de raisons à ça mais ce qui me semble omniprésent, c'est une fatigue engendrée par une culture de la nonchalance. Il faut faire semblant d'avoir plus d'options romantiques que l'on en a vraiment, faire semblant d'être plus occupés que nous ne le sommes vraiment parce que celui qui aime trop sincèrement et trop directement est vu comme de basse valeur sur le marché. Celui qui aime le plus perd. L'implicite est que celui qui est trop enthousiaste n'a rien de mieux à faire et qu'il doit être désespéré. Vieux réflexe de mammifère: le dominant est fort et le fort n’a besoin de ne compter que sur lui-même. Et si tout le monde aime le dominant alors il faut le devenir à son tour. Pour être aimé, placez-vous hors de portée des autres. La connexion émotionnelle devient impossible mais on vous admire de loin. Le narcissisme s’en contentera pendant que le cœur meurt de faim.
Nous nous retrouvons à nous poser 50 questions pour savoir si nous pouvons répondre à un message au bout de deux heures ou si cela est trop tôt. Nous prétendons être occupés alors que tout le monde gaspille plusieurs heures par jour à scroller dans le vide. Nous jouons à celui qui fera le plus preuve de détachement en espérant secrètement que l’autre viendra nous chercher en rampant, nous suppliera, nous fera comprendre à quel point nous illuminons son monde. Le schéma d’attachement évitant se généralise. L’engagement réel est impossible mais nous nous refusons également à laisser les autres libres. Il faut qu’ils restent dans notre orbite. Qu’ils nous donnent de l’attention parce que si ils allaient voir ailleurs (personne n’attend éternellement après un(e) indécis(e)), nous sentirions monter la jalousie et la crainte de l’abandon. Alors, nous remettrons une pièce dans la machine avec un petit message bien placé après un long silence. Il faut souffler sur les braises juste assez pour qu’elles ne s’éteignent pas totalement mais hors de question de se sentir franchement responsable de l’entretien du feu. Nous laissons un petit like de passage sur une story pour montrer que l’on existe encore malgré le passage des mois. Un petit hameçon lancé pour voir si ça mord et pouvoir revenir en ignorant l’humiliant ghosting que nous avons infligé à l’autre auparavant. Oups, je n’avais pas vu !
Cette phobie de perte de contrôle engendre une lassitude généralisée. Vous vous protégez, les autres se protègent, rien n'est important alors mieux vaut rester chez soi plutôt que d'enchaîner des dates insipides sans connexion humaine authentique. C’est le revers de la médaille de la liberté de choix (bien souvent illusoire en pratique mais nous préférons une belle illusion à une réalité moyenne). Pouvoir sans cesse reporter l’engagement parce que vous ne vous sentez pas prêts implique que les autres peuvent aussi retarder indéfiniment et vous jeter au dernier moment parce que l’herbe est peut-être plus verte ailleurs. Ou du moins, que vous n’êtes pas assez bien pour justifier d’un engagement aussi contraignant (il fallait lire entre les lignes !). Celui qui vit par l’épée finira par périr par l’épée.
Bien entendu, nous pourrions évoquer de très nombreux autres facteurs mais si vous voulez saisir le cynisme de la génération Z concernant leur vie affective, cette épidémie de nonchalance est un point capital.
Aujourd’hui, le luxe est de pouvoir trouver un lien où personne ne joue à de jeux idiots de statut ou de réputation. Le type de relation où chacun s’aime sans avoir à ce que l’autre ne supplie des miettes d’attention. Ce qui était une norme est aujourd’hui un signal implicite de faiblesse. Par conséquent, la générosité est une vertu en voie de disparition. Ce n’est même pas par égoïsme mais par crainte ! Nous avons peur de nous faire avoir. De trop donner sans avoir de retour comme cela nous est arrivé plusieurs fois par le passé. Quel apaisement cela serait que de pouvoir vivre un moment sans la conscience écrasante de ce qu’en penseraient les autres et de l’équilibre des forces en jeu !
Le mantra de l’époque nous dit qu’il faut explorer nos possibilités, se faire plaisir, ne pas prendre la vie trop au sérieux. Le paradoxe, c’est que cet état d’esprit engendre un permanent calcul de proximité afin d’éviter la discussion difficile du “Où est-ce que l’on en est ?”. L’un des deux finit par attraper des sentiments comme on attrape la grippe. Malgré toutes nos précautions, il n’y a encore aucun véritable remède.
Il faut faire de la prévention mais aussi pouvoir rester dans le moment présent. Périlleux exercice. Comment profiter d’une relation suffisamment longtemps tout en ayant en permanence conscience de la fluctuation implicite des enjeux qu’il faut maitriser ? Il y a constante confusion sur la proximité émotionnelle réelle et la valeur des gestes qui sont posés. Nous souhaitons vivre comme des individus engagés mais pour une période déterminée qui se refuse à trouver une définition précise. C’est un CDD à géométrie variable. La période doit être courte quand même. Mais pas trop. Enfin, cela dépendra de notre agenda. Ou peut-être de ce que donnera l’avancement des discussions avec cette autre personne sur une messagerie parallèle. Qui sait ? Mais pour l’instant, elle est encore avec son mec. Difficile de savoir. Mieux vaut ne pas trop la prendre au sérieux celle-là aussi.
Un pas en avant, trois pas en arrière. La culture actuelle du dating conjugue une hypersensibilité au moindre défaut avec une omniprésente ingratitude envers les petites joies. Vous pratiquez les stratégies de fuite pendant toute votre jeunesse et le jour où vous voulez passer au sérieux, vous découvrez que vous manquez d’expérience dans les stratégies de construction. Si l’amour est la cible de ces deux univers, ce sont deux ensembles de compétences totalement différents. En réalité, vous découvrez sur le tard que vous n’avez pas d’expérience. Simplement des cicatrices. Il faudra faire preuve d’humilité et accepter qu’au fond, vous ne connaissez rien au sujet.
Finalement, écrire des lettres et attendre des jours entiers, ce n’était pas si mal.





"Research consistently finds that men being unemployed or earning relatively less than women has a
significant impact on both partners’ mental health and marriageability."
Voilà pourquoi il y a moins de couples stables reproducteurs. Simple.
Je suis d’accord sur l’aspect « voir le dating comme un jeu de pouvoir permanent pour ne pas prendre le risque d’être déçu et blessé ».
Mais je me demande aussi s’il n’y a pas un refus sous-jacent d’une norme sociale qui peut être vue comme oppressante (le sacro-saint ENGAGEMENT, un mot aussi rigide que la moustache d’un gendarme), pour privilégier la connexion, sans se demander où elle va et ce que l’on est.