Solitude ™
La distinction sert désormais de mécanisme de défense contre la disparition des liens sociaux organiques. Et pourtant, elle ne se doute pas qu'elle renforce le problème de départ.
Le sentiment d’exclusion sociale (“Thwarted belongingness” que l’on pourrait éventuellement traduire par sentiment d’adhésion sociale contrariée) est un état psychologique douloureux résultant de l’insatisfaction d’un besoin humain fondamental de lien social et d’acceptation. Il se caractérise par une profonde solitude et un sentiment d’aliénation ou d’exclusion des relations réciproques. Élément central de la théorie interpersonnelle du suicide, il constitue un facteur de risque majeur d’idées suicidaires intenses.
Comment est-ce que cet état s’exprime ? L’individu peut avoir l’impression de rater le train de la vie, de ne pas compter pour les autres, de voir le monde avancer sans lui alors qu’il n’aspire qu’à pouvoir participer au contact des autres. Il se pense comme un fardeau et que son existence ne fait aucune différence pour qui que se soit. Si ce sentiment n’a rien de nouveau, il est exacerbé par l’existence des nouvelles méthodes de communication. L’individu fragilisé ne peut échapper à la comparaison sociale qui l’accable et semble venir conforter son “diagnostic”.
Contrairement à certains discours moralisants, je crois que la jouissance illimitée est moins la cause que la conséquence de la solitude. Si il existe des individus particulièrement sanguins pour qui la jouissance est une fin en soi et peut être même la première des fins, j’observe plutôt un phénomène de compensation pour les autres. Ce n’est pas que les autres n’aiment pas les plaisirs, c’est qu’en l’absence de la possibilité de les partager, ils ne les pourchasseront pas toujours sans relâche. Ces plaisirs sont éphémères, nous le savons bien et c’est la raison pour laquelle il faut un motif sérieux pour en faire le centre de sa vie. La solitude en est un. Et dans cette configuration, nous entretenons une relation avec le plaisir à défaut d’avoir des relations satisfaisantes avec d’autres êtres humains. C’est le piratage de cette attraction naturelle vers la relation humaine qui est la base de la pente glissante des addictions. En réalité, les individus se sentent le mieux lorsqu’ils se sentent utiles et valorisés par d’autres. Nous aimons les autres non pas dans la mesure de ce qu’ils nous apportent mais dans la mesure de ce qu’ils nous coûtent. C’est au service des autres que l’on peut se sentir utile et recevoir en retour une gratitude nécessaire à l’estime de soi.
Comment est-ce que les individus luttent contre ce sentiment d’exclusion sociale ? Lorsque les échanges réciproques de bons mots et de services n’existent plus pour animer notre existence, c’est le marché qui récupère de nouveaux espaces à investir.
Source de la vidéo d’origine: Twitter de Oren John
La distinction n’a rien de nouveau mais les formes qu’elle peut prendre vont varier selon les contextes. Aujourd’hui, dans un contexte de fermeture progressive de la parenthèse d’abondance post-seconde guerre mondiale1, la distinction sert moins à signaler au monde le groupe auquel nous appartenons que celui que nous aimerions intégrer. C’est une identification sans ancrage réel. De la même manière qu’un enfant fan de foot associera à sa personne un peu du prestige de son joueur préféré en portant son maillot, chacun vient absorber un peu du prestige d’une marque, d’un groupe social, d’une idéologie en arborant les signes correspondants. La star du football n’a pourtant aucune connaissance ni contact avec cet enfant. Ce qui n’empêche pas ce dernier de vivre son lien fictionnel.
Le pouvoir d’achat régressant d’année en année et les liens humains organiques étant réduits à peau de chagrin, l’individu doit faire face à la lourde tâche de créer lui-même sa propre identité. À la manière d’un écran de personnalisation au lancement d’un jeu vidéo ou d’une partie de Donjons & Dragons, chacun sélectionne les aspects de son personnage qui viendront apporter des caractéristiques sociales. Par le passé, le nom de famille revêtait une importance capitale. Avec le temps, le prénom est devenu un moyen de distinction en même temps que l’expression individuelle est devenue plus importante que la lignée2. La consommation n’a fait que poursuivre le phénomène jusqu’à aujourd’hui où elle devient elle-même hors de portée3.
Le produit doit donc être considéré dans un sens très large. C’est le sens qu’il revêt et son positionnement symbolique relatif à d’autres imaginaires concurrents qui fondent son importance. L’individu a un rapport de consommation avec le contenu psychique que nous nommerons ici produit. Il peut s’acheter ou non, être une simple idée ou non. C’est une coquille vide qui n’a d’intérêt que relativement à ce que d’autres personnes (qui sont le véritable objectif à atteindre) en disent. C’est sa fonction tribale qui prime mais qui relève d’un tribalisme bien fragile. L’individu cherche moins à sortir de la masse pour s’affirmer que de s’affirmer pour mieux entrer dans la masse de son choix. L’individu est une branche souhaitant pouvoir se greffer elle-même à l’infini et sans contrainte sur l’arbre idéologique (la généalogie n’ayant plus aucun sens) de son choix. À l’heure des réseaux sociaux et de la sociabilité liquide, la plupart des individus vivent seuls à côté des autres (y compris de leur propre famille) pour fonder leur identité sur un simulacre en ligne avec lequel ils n’ont aucun lien direct. La distinction ne sert plus à montrer le groupe social auquel nous appartenons mais celui auquel nous prêtons allégeance. C’est un tribalisme à distance, décentralisé, par écrans interposés.
Pourquoi cette régression psychique au niveau de la tribu ? Le plus grand luxe de notre époque d‘incertitude est d’avoir un futur tout tracé ou d’être maître de notre temps. Et lorsque que vous ne vous sentez plus capables d’assurer votre destinée par vos propres efforts, vous cherchez naturellement la sécurité des alliés. Cette sécurité est une zone de confort mentale, une réassurance. Elle n’a pas besoin d’être concrète. Rappelons-le, l’Occident vit toujours dans une telle abondance objective que le virtuel peut se permettre de revêtir une importance supérieure au réel. La distinction permet de montrer aux autres le futur de notre choix sans faire quoi que se soit de concret pour le réaliser. C’est l’attitude du lycéen qui se rêve astronaute sans être prêt à payer un quelconque prix ou fournir un quelconque effort pour qu’il se réalise. Il entretient une idée plaisante qui colore son quotidien jusqu’à ce que les années d’inaction le poussent à faire des compromis. Cette idée plaisante, c’est désormais notre vie entière. La distinction devient aspirationnelle. Elle exprime d’autant plus l’intention qu’elle sert à masquer l’impuissance.
Le produit devient une interface de l’interaction sociale: en me montrant sur les réseaux sociaux avec tel produit, je génère l’attention et les likes d’autres membres de la même tribu qui me servent de nourriture affective. La consommation devient un moyen de masquer l’envie de connexion. Dans la culture de la nonchalance, celui qui est le plus explicitement en demande d’affection perd.
Plutôt que d’assumer sa solitude et vouloir rencontrer d’autres personnes, le produit devient un prétexte au fait de se mettre en avant. Il devient la technique du pied-dans-la-porte-sociale à partir de laquelle entamer une potentielle discussion même si cela n’est que par commentaires interposés. La sociabilité se morcelle: la dopamine d’une vraie discussion suivie se distille au gré de la variété des notifications (likes, retweets, commentaires, etc).
Poster une photo de soi en voyage est plus important que le voyage lui-même. Là où un individu devenu parent dépense en priorité pour les besoins basiques de sa famille, l'adulte sans attache dépense dans de multiples voyages pour s'occuper et pollue plus qu'un village à l'échelle de sa vie. Quiconque voudrait faire avancer la cause de l’écologie et réduire le tourisme de masse en ferait bien plus pour la planète en interdisant les smartphones qu’en imposant des taxes sur le carburant. Sans possibilité de prendre des photos et de les partager sur les réseaux sociaux à des inconnus, il y a fort à parier qu’il y aurait bien moins de voyageurs. Le touriste universel prend une photo de soi en déplacement pour chaque nouvelle connexion qui n’est jamais née parce qu’il avait trop peur de parler à quelqu’un en public. Le monde entier est devenu une mégalopole où des masses anonymes se frottent sans se voir le temps d’un trajet. Nous collectionnons des trophées à la place d’accumuler des expériences en espérant que les premiers sauront susciter en nous le vécu des secondes. Nous cherchons par l’accumulation de signes à transformer notre expérience sur le plan qualitatif par une démarche quantitative. La distinction aspirationnelle et le narcissisme constituent les principaux mécanismes de défense des individus qui oscillent entre tentatives de connexion et autosuffisance affective.
Cette évolution n’est pas sans problème. Comme souvent, le mécanisme de défense est lui-même un symptôme qui finit par aggraver nos souffrances pour maintenir un équilibre précaire. Ce signaling aspirationnel contribue en réalité à renforcer la solitude initiale. En s’identifiant trop fortement à un groupe avec lequel nous n’avons aucun lien concret, nous activons les mécanismes du tribalisme dans le vide: donner des gages d’allégeance à des personnes qui ne feront rien pour nous en retour, détruire des relations existantes qui ne seraient plus compatibles avec notre nouvelle tribu, écarter de potentielles nouvelles relations réelles mais non alignées avec notre identité en ligne4.
L’avenir est aux relations para sociales. Se fâcher sérieusement pour des questions de politique n’a jamais été aussi commun. De plus en plus de parents dépassés découvriront que leur enfant préfère suivre leur streamer politique préféré et couper les ponts avec eux que de faire des compromis. Le simulacre est un dieu jaloux auquel l’individu sacrifiera volontiers son existence concrète. Il creuse potentiellement sa propre solitude réelle au nom d’un sentiment d’appartenance virtuelle.
Nous pourrions nous dire que cette distinction n’est que le support d’une envie de rébellion qui ne fait que trouver un nouvel outil bien pratique à sa disposition comme on le voit si souvent à l’adolescence. Mais lorsque le phénomène touche des adultes de 30 ans et en vient à continuer de briser des amitiés voire des liens familiaux jusqu’à un âge bien tardif, nous sommes en droit de nous demander si le mécanisme est bien efficace. La rébellion provoque un trouble temporaire dans le lien à autrui le temps que l’individu se trouve. Une fois le processus achevé, le lien cicatrise. Une nouvelle paix est trouvée sur d’autres bases. Que dire alors d’une rébellion sans fin qui n’affine pas mais émousse d’autant plus l’individualité ? L’individu se rebelle non pas pour conquérir son autonomie mais pour revendiquer un cocon toujours plus douillet et vit comme une injustice d’avoir à affronter les frustrations du monde.
Dans la génération Z et les suivantes, où la culture est plus que rudimentaire et le temps d’attention de plus en plus limité, il ne faudra pas s’attendre à ce que les différends politiques et philosophiques se jouent sur des arguments pointus et une compréhension profonde des enjeux d’un sujet. Il suffit de voir n’importe quel débat ou discussion en ligne pour voir les mécanismes qui s’activent immédiatement: appel à l’émotion, psychologisme, soupçon jeté sur les intentions, discrédit par association. L’avenir du débat démocratique sera à l’image du psychisme de ses citoyens. La distinction ami/ennemi emportera tout sur son passage. Et lorsque les membres de la gen Z ne chercheront pas à lancer des anathèmes, ne vous attendez pas à ce que leur vision du monde représente leur vie actuelle mais la vie à laquelle ils aspirent en rêvant le soir seuls face à leur écran. La cohérence est ce qu’ils aimeraient avoir, pas ce qu’ils pratiquent.
Merci de prendre le temps de lire Citadelle. Si ces réflexions vous ont marqués, n’hésitez pas à aimer la publication et à participer en commentaires. Cela me procurera un peu de dopamine et aidera d’autres personnes à tomber sur ces lignes.
Même dans une économie en déclin, les citoyens des sociétés occidentales bénéficient d’un confort inédit dans l’Histoire. Cela n’a cependant aucune importance car ce qui colore les perceptions humaines n’est pas un standard absolu mais relatif à ce qu’ils ont connu. Pour expliquer les changements culturels en cours, il faut regarder le sentiment de dépossession qui vient du fait d’être la première génération à ne pas faire mieux que la précédente voir, de faire moins bien. Les conditions de vie se dégradent. Qu’importe que chacun puisse avoir un smartphone. Elles se dégradent par rapport au progrès promis et c’est tout ce qui compte pour comprendre le ressentiment générationnel.
Il n’y a qu’à voir l’évolution de la popularité des divers prénoms dans le temps. Si les prénoms se devaient d’avoir pour origine un prénom du calendrier, l’attrait de prénoms plus originaux s’est fait sentir dans les dernières décennies. Désormais, il ne s’agit même plus de s’inspirer d’un prénom existant venant d’ailleurs mais d’en inventer de nouveaux ou de reprendre des prénoms existants avec une orthographe inédite qui n’a pas beaucoup de sens. Voir les travaux de Jérôme Fourquet sur cette dynamique.
Encore une fois, la consommation des biens de base nécessaires à la vie reste largement accessible. C’est la consommation des biens estimés nécessaires à l’épanouissement de l’individu et sa pleine expression qui sont plus difficiles d’accès. Le statut est si important qu’il est courant de voir les personnes avec peu de revenus dépenser leur argent dans un objet superflu et coûteux quitte à négliger des achats de base. Les pièges du crédit à la consommation naissent de cet instinct.
C’est de ce mécanisme que nait peut-être la figure de l’influenceur et l’intérêt que son profil suscite pour les marques. La télévision et les médias classiques restent l’apanage des personnes plus âgées. Si les publicités existent en ligne, elles ne sont pas le principal moyen de toucher la jeunesse. C’est surtout en captant le mécanisme tribal à des fins publicitaires que l’on peut toucher des générations qui ne consomment plus que du contenu sur les réseaux sociaux. Avec, par exemple, des moments publicitaires directement intégrés dans la vidéo de l’influenceur sous le doux nom de collaborations. Ce qui rend impossible le blocage de la pub ou le fait de la passer rapidement puisque le spectateur ne sait pas précisément jusqu’où avancer dans la vidéo. Pour ne rien rater, il doit se donner la peine de tout regarder.






J'aurais eu tendance à prendre le problème dans l'autre sens.
Avec la mobilité, les migrations, séparations et éloignements grandissants, les liens sont devenus plus fragiles, plus sensibles aux contrariétés.
On a moins de temps à partager en famille, la confrontation et le risque de vexation est donc plus lourd de conséquences.
Il devient alors préférable d'éviter toute mise en évidence de désaccords profonds, la préservation d'un rapport cordial primant de plus en plus sur un partage sincère de visions ou croyances personnelles. Autrement dit le lien est devenu plus supercifiel et la communication plus creuse, tout simplement parce que nous sommes physiquement isolés les uns des autres.
Le tonton beurré raciste est devenu l'archétype du mal parce qu'il est parfaitement nature, sans filtre, et on peut se permettre de le dédaigner ou de le prendre de haut parce qu'au final le lien n'est plus ce qu'il était, il n'est plus nécessaire, ni même vraiment important.
Donc camper sur des abstractions sans chercher à comprendre l'autre, ni à chercher la vérité en affûtant ses arguments grâce au débat, ça finit par prendre d'autant plus le dessus sur la discussion honnête et sans mépris que le tonton est de moins en moins à nos yeux quelqu'un avec qui on partage des gènes et une histoire, quelqu'un de susceptible de nous sauver la vie un jour ou l'autre, et de plus en plus un personnage secondaire du livre dont nous sommes le héros.
Cette idée selon laquelle les besoins vitaux sont éteints par un confort perçu comme normal s'étend je crois aux besoins sociaux, les relations virtuelles étant au bout du compte moins risquées et moins coûteuses que les discussions de comptoir qui n'aboutissent certes pas toujours à des fulgurances mais contraignent à un minimum de courtoisie et d'effort intellectuel pour se faire comprendre quand on veut faire passer une idée.
La présence physique de l'autre compte énormément pour apprendre à réguler ses propres réactions et à s'adapter en temps réel à celles de l'autre.
Surtout quand c'est quelqu'un qui compte.
Imposer ses vues à ses proches ou leur reprocher leurs pensées n'a pas de sens quand le lien est solide, dans une famille stable et épanouie l'échange n'implique pas de rupture en cas de désaccord, la dispute et les éventuelles vexations ne tournent pas au drame et sont facilement surmontables.
L'autonomisation grandissante des individus vis-à-vis de leur famille tend à rendre l'intégralité de leurs rapports plus creux. Si vous n'êtes pas capable de vous disputer gentiment avec quelqu'un de votre famille, comment seriez-vous capable de gérer correctement le conflit avec un parfait inconnu ?
Deux coquilles :
"L’individu à un rapport de consommation avec le contenu psychique" : a
"il ne faudra pas s’attendre à ce que les différents politiques" : différends