L'image de soi
Narcisse à Basic Fit ou pourquoi il y a toujours plus de muscles et de selfies là où il y a toujours moins de câlins.
Un nouveau jour, un nouveau débat sur les défauts de la jeunesse. Cette fois-ci, c’est son narcissisme (qui serait manifesté par le succès de la musculation dans cette génération) qui est sur le devant de la scène. Il faut prendre en compte le mouvement plus général vers une revalorisation du sport de la bonne santé. Certains comportements à risque déclinent. Les individus souhaitent de plus en plus se dépasser et rester actifs. C’est tout de même une bonne nouvelle. Le débat sur la nouvelle place de l’activité physique est certainement assez large. Nous pourrions nous interroger sur les raisons de ces évolutions avec ces implications sociologiques (est-ce que ce retour du sport à la même sens pour le cadre et l’étudiant ? Le rural et l’urbain ? etc). Mais ce n’est pas exactement là que je souhaite aller.
Narcisse à Basic Fit
Laissons de côté le sport en tant que tel. C’est la jeunesse et son rapport à l’image de soi qui m’intéressent en particulier à travers lui. Je crois que la pratique de la musculation est à son image: même si cela permet théoriquement (et parfois, effectivement !) de faire des rencontres, c'est pour la majorité d’entre eux une pratique solitaire que l'on peut faire presque n'importe quand, avec un casque sur la tête et qui permet de sculpter un physique plus séduisant. Forger son image reste une démarche active et, par le sport, permet de structurer un quotidien qui nous échappe trop souvent. C’est un élan vers l’avant, une envie de ne pas céder à la passivité. Mais cet élan ne sort pas de nulle part. Chez ces jeunes, il part d’une cicatrice.
Solitude et séduction: la musculation joue sur les deux préoccupations d'une jeunesse qui se cherche et pense devoir viser la perfection avant d'être digne d'entrer en relation. Le narcissisme est un mécanisme de défense contre un lien avec autrui qui est perçu comme instable.
Nous sommes des êtres de relation. Nous sommes programmés pour forger notre identité dans une interaction avec le regard de l’autre. C’est un instinct tout à fait normal mais qui, dans le cas du narcissisme, prend des proportions maladives. Pourquoi ? Normalement, c'est l'autre qui nous regarde. Mais si l'autre est instable, absent ou indigne de confiance, comment continuer d'être regardé de manière stable ?
Solution: Nous remplaçons l'autre dans l'équation relationnelle. Nous devenons cet autre pour nous-mêmes. Le moi enfle pour remplir la case vide ou instable. Si je m’occupe de moi-même, au moins, je suis à peu près certain du résultat. Le narcissisme est une extension de cette quête de l’autonomie, de ne ”dépendre de personne” sans pour autant jamais pouvoir éteindre ce désir d’entrer en relation. Le narcissique tente d’être son propre ami, son propre amant et sa propre famille.
Le hamster bodybuildé tourne frénétiquement dans sa roue parce qu'il cherche quelques applaudissements et un peu de chaleur humaine. À ceux plus âgés qui attaquent cette jeunesse sans comprendre ce qui se joue, je vous dis: vous marquez un point contre votre camp. Cette jeunesse avait besoin de vous et ce narcissisme est un bricolage servant à pallier une chaleur affective qu’elle n’a pas trouvé à vos côtés. Vous avez certainement fait de votre mieux. Il n’empêche que quelque chose a mal tourné.
De quoi cette mode est-elle le symptôme ?
Nous avons pris l’exemple de la musculation mais l’argument est valable pour tout ce qui touche aujourd’hui à l’image. Les retouches, la chirurgie esthétique, l’obsession des réels et photos sur Instagram, etc. L’image est une monnaie dont il faut sans cesse surveiller la valeur. Ce n’est pas sans raison. De tous les privilèges injustes, la beauté est de loin le plus important. Mais il nous faut distinguer ce qui est suffisant de ce qui est nécessaire. Si la beauté physique ouvre certainement des portes, il n’est pas nécessaire de l’optimiser à fond sous peine de ne pouvoir ouvrir aucune porte et être condamné à la solitude. La suprématie de l’attraction physique qui pousse autant d’individus à se perfectionner avant de s’estimer digne d’être aimés nous permet de mettre en lumière les éléments qui constituent les bases à l’attraction amoureuse:
Il y a une condition de départ: L’attraction physique évidemment. Sans elle, les piliers suivants ne peuvent exercer leur influence. Généralement, vous avez simplement d’atteindre le seuil minimal de ce qui plait à une autre personne pour avoir une chance. Ensuite, le reste prend plus d’importance. Le physique est une condition nécessaire mais pas suffisante. Il est donc bon de vouloir l’améliorer dans la mesure du possible et d’ y faire attention. Mais l’inflation actuelle de son importance est sans commune mesure avec ce qui était demandé de nos ancêtres. Au point d’évacuer d’autres composantes essentielles du sentiment amoureux.
Il y a également trois piliers:
La contenance émotionnelle: avoir la liberté d’être soi, d’avoir nos humeurs, nos hauts et nos bas en compagnie d’une personne qui ne juge pas, fait attention, cherche à comprendre et nous rassure. L’autre devient pour nous un refuge, un monde à part entière où il est possiblement de tomber le masque.
Avoir le sentiment d’être “vu”: c’est la recherche active par autrui d’une compréhension de notre personne et qui y arrive par déduction. Plus cette compréhension est implicite, plus elle est sexy car elle présuppose à la fois de l’intelligence mais une extrême attention de l’autre à nos réactions (même les plus insignifiantes). La sécurité affective par de pair avec le fait d’être objet d’une volonté attentionnée.
Sentir que notre existence est nécessaire à l’existence d’autrui: si nous aimons que l’autre fasse attention à nous, nous aimons encore plus savoir que l’autre a besoin de nous. Se savoir désiré, savoir que notre existence modifie en bien la journée d’autrui est un baume au cœur auquel nous reviendrons régulièrement. Nous nous sentons utiles et valorisés.
Le narcissisme vient justement détruire ces trois piliers. Se focaliser sur soi par posture défensive évacue l’autre et empêche la mise en place de bonnes fondations. Si je suis centré sur moi:
Je ne peux plus offrir une contenance émotionnelle à autrui. La moindre remarque est vexante et me fait fuir la relation alors même que l’autre avait besoin de quelqu’un pour contenir sa tempête. À une demande de réassurance, je viens substituer ma propre demande de réassurance.
Je ne peux plus offrir à l’autre le sentiment d’être “vu” puisque ce regard est sans cesse tourné vers moi. Je néglige l’autre, l’ignore. Je suis présent physiquement à côté de lui mais émotionnellement absent.
Je le prive de la possibilité de se sentir utile. Le narcissique cherchera à étouffer ses besoins afin de ne dépendre de personne. Un gouffre immense s’installe alors avec les autres. Que peut-on offrir à un individu qui constitue à lui seul son univers entier ? Quelle gratification à le côtoyer ?
Si un narcissique peut établir une relation à l’aide de l’attractivité physique, il ne peut généralement pas la maintenir. Précisément parce que ce sur quoi il capitalise à un point maladif pour créer du lien vient saboter ce même lien. Il cherche à être le seul maitre de son image. La subjectivité d’autrui est insupportable parce que fluctuante. Le doute sur l’estimation que les autres ont de nous est difficilement soutenable. Mieux vaut ne plus douter en se chargeant soi-même de nous évaluer sur les moindres détails.
La conséquence ne s’est pas faite attendre: notre époque est désormais obnubilée par la première condition et néglige complètement les trois piliers.
Les exigences augmentent continuellement pour le premier niveau mais s’effondrent pour le reste. Par conséquent, et contrairement au discours ambiant, il n’a jamais été aussi facile d’être quelqu’un de lumineux, d’attentionné et capable de faire vibrer émotionnellement autrui. Le monde se peuple d’aspirants mannequins morts à l’intérieur. La bonté devient un bien rare parce que nous passons trop de temps à nous regarder le nombril avec inquiétude. La suprématie apparente de l’attraction physique nous fait croire que les autres facteurs n’existent pas ou ne sont que des effets secondaires de cette attraction.
Le principal effet pervers est la démocratisation des comportements de prédation par défense à cette beauté si désirable. Il faut bien une compensation pour ceux qui n’ont pas eu la même chance que les plus beaux (c’est-à-dire, 90 % d’entre nous). Le machiavélisme serait l’ingrédient secret qu’il est possible d’apprendre ! Les formations fleurissent pour devenir une diva ou un escroc. La réalité, c’est que les personnes les plus belles continuent d’avoir des sollicitations malgré leur mauvais comportement et non en raison de celui-ci. C’est une erreur d’attribution. Si vous n’êtes pas beau, vous ne marquerez pas de points en vous comportant de manière blessante. Dans une quête illusoire d’une beauté qui permettrait de régler soit disant tous vos problèmes, vous irez jusqu’à vendre même vos vertus. Le résultat ? Au lieu d’être moche et gentil, vous serez juste moche et méchant.
Il n’y a aucun mal à vouloir être beau. Mais assurez-vous que cette quête ne vous pousse pas à ignorer la cicatrice qui se cache peut-être en dessous. Assurez-vous que ce physique de rêve ne soit pas un outil pour esquiver la vulnérabilité inhérente à toute véritable relation. Cette cicatrice, que vous poursuiviez ou non cette voie esthétique, il faudra prendre le temps de la penser.
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