"Par dépit"
La chute de la natalité est moins l'expression de l'hédonisme que la tentative de concilier des besoins qui n'ont jamais pu l'être jusqu'à présent.
Note: La natalité est un problème avec de multiples facettes, j’en aborde ici spécifiquement une: les conséquences de pouvoir désormais tenter de tout concilier. Les autres sont et seront traitées ailleurs.
L’effondrement de la natalité est souvent commenté avec une froideur statistique, comme s’il ne s’agissait que des variations de la bourse. On accuse volontiers l’égoïsme ou le confort moderne. Moi le premier, au milieu de toutes ces explications concurrentes, je plaide en faveur de l’hypothèse suivante: nous avons simplement désormais le choix.
Cela sonne provocateur et lapidaire et pourtant. La culture s’écoule dans un lit creusé par la technologie. Ce qui est possible devient fatalité. Les dogmes ne tiennent pas face aux désirs délivrés de la nécessité. Au lieu d’en conclure immédiatement que l’égoïsme envahit les rues (même si cela est vrai dans une certaine mesure et j’en ai déjà parlé dans un précédent article), il faudrait d’abord regarder ce que les individus font. En pratique, et tout le monde le constate, ils tentent principalement de concilier tous les domaines de vie. Ils tentent également de tout retrouver dans leur couple. Et ce fait est à mon sens plus significatif qu’un quelconque hédonisme dévoyé. Qu’est-ce à dire ? Il faut opérer une distinction essentielle que notre époque confond souvent : le désir d’enfant n’est pas le désir de parentalité. Le premier est un élan vers l’autre, un projet d’amour et de transmission qui s’éveille à la rencontre d’un autre individu ; le second est l’acceptation d’un rôle, d’une charge et d’une identité qui, aujourd'hui, semble saturée d'exigences impossibles. Nous ne voulons plus nous engager sur la voie du second si le premier n’est pas réalisable.
Ici se joue la nouveauté du choix et il frappe la majorité silencieuse en quête d’une stabilité. Pour comprendre aujourd’hui, il faut regarder hier. Le désir d’enfant comme projet d’amour passait souvent à la trappe en dehors des plus chanceux parce que la parentalité et ses charges finissaient bien par vous tomber dessus. La nature se moque bien de savoir si vous êtes dans de bonnes conditions, au bon niveau d’avancement de votre relation et de si vous avez effectivement trouvé le grand amour. La plante ne décide pas de croître. Elle porte du fruit, point. Maintenant, elle le peut. Derrière les chiffres, se cache donc une réalité plus nuancée : celle d’une génération qui refuse de donner la vie mécaniquement et qui fait du « libre choix » non pas un luxe superficiel, mais un rempart contre la peur des mauvais choix1.
Nos aïeules n’étaient pas nécessairement beaucoup plus « courageuses » ou plus « tournées vers la famille » ; elles étaient souvent prisonnières de situations qui ne leur offraient aucune issue. Le foyer était fréquemment le théâtre de silences pesants, de colères sourdes et de violences ordinaires que l’on devait supporter au nom du « sacré » de l’union2. On restait ensemble pour la survie, pour le qu’en-dira-t-on, au prix d’un épuisement émotionnel que l’on finissait par normaliser. La naissance d’un enfant était alors une fatalité biologique autant qu’un devoir social, parfois accueillie dans une certaine solitude intérieure.
Aujourd’hui, les femmes ont pris le pouvoir sur leur calendrier biologique. Ce n’est pas qu’elles ne veulent plus d’enfants, c’est qu’elles savent ce que cela coûte réellement et exigent des conditions que leurs ancêtres n’ont jamais eu. Cela se comprend. Porter la vie, c’est accepter un bouleversement qui n’est pas seulement physique, mais social et psychologique. C’est accepter une vulnérabilité extrême.
Il est donc normal de voir que les hommes deviennent plus nombreux à déclarer vouloir devenir parent. Le coût n’est pas le même. Cet écart est peut-être même sous-estimé car de nombreuses femmes camoufleront leur crainte d’un mariage instable derrière une cause altruiste. Il est plus facile de dire publiquement que l’on veut moins d’enfants pour le climat que par crainte des hommes et du mariage. La famille bénéficie aux hommes. Ils sont valorisés au travail et apparaissent plus responsables. Pour une femme, c’est aussi une grande difficulté à retrouver un partenaire en cas de dissolution de la première union avec des enfants au milieu. Un homme avec des enfants rencontre moins de méfiance de la part d’autres femmes dans la même situation. La construction d’un foyer à le goût d’un choix de vie bien plus définitif pour une femme.
Si vous observez bien les discours pro-natalité sur les réseaux sociaux, vous verrez un schéma récurrent: des hommes passant leur temps à mettre une pression sur les femmes pour avoir des enfants de manière punitive. Ils ont un point commun: ils ont plus de 30 ans et sont célibataires. Pratique d’user du discours pro-natalité pour mettre la pression à des femmes plus jeunes lorsque l’on cherche à fonder une famille. Une femme qui suivrait leurs conseils, commencer très tôt à se marier et fonder une foyer, auraient bien du mal à trouver un jeune homme de 23 ans pouvant assurer sa part. Vous ne les entendrez pas s’adresser aux jeunes hommes pour qu’ils changent leur approche de la vie. Ils mettront la pression sur les femmes qu’ils veulent et ignoreront les autres aspects du problème. Une fois que l’on a remarqué ce fait, il est impossible de ne plus le voir.
Lorsqu’une femme hésite, ce n’est pas par refus de l’effort, mais par peur de se retrouver seule face à la charge mentale, à la fatigue physique et au risque d’abandon3. Elles attendent désormais des « conditions idéales » : un environnement où la présence de l’autre est une certitude, pas une option alors même que le mariage recule. Et même si elle venait à ne pas chercher un serment public, l’homme doit être un net positif dans sa vie pour y avoir une place durable. Si elle peut faire mieux ou aussi bien en sa présence qu’en son absence, il ne fera pas long feu. On ne lance plus un enfant dans le monde sans préparation.
Pendant la majeure partie de l’histoire, le choix d’un partenaire n’était pas un projet personnel sans conséquence immédiate. Il était contraint par la famille, la géographie, la religion, la classe sociale et la pression sociale. Le choix était restreint, les critères clairs et le délai court. On ne passait pas dix ans à « trouver la personne idéale ». On choisissait parmi un nombre limité d’options viables, puis on avançait et on trouvait sa voie. La vie s’organisait autour de ce choix. Certains en étaient heureux avec l’expérience quotidienne et d’autres non. L’amour pouvait être ou ne pas être là, ce n’était pas la condition première de la poursuite de cette institution sociale. Les rencontres modernes ont levé toutes ces contraintes.
Aujourd’hui, le choix est immense, les critères sont flous et le délai indéfini. Alors, on continue de chercher, de peaufiner ses critères, et de se demander si la personne idéale n’est pas juste après. Ce qui est rare est cher, ce qui est comparable devient ordinaire. L’amour a toujours été rare mais l’illusion que chacun puisse trouver chaussure à son pied, et que le seul obstacle à ce désir n’était pas leur propre caractère mais la société, n’a jamais été aussi abondante.
Oublions un instant le problème du grand amour. Face à cette exigence d’une nouvelle sécurité qui dépasse le simple cadre matériel, beaucoup d’hommes se sentent pour l’instant démunis. On ne leur a pas appris à être des « ports d’attache » émotionnels. En réponse à la pression de ce nouveau rôle qu’ils peinent à saisir, ils se réfugient souvent dans une angoisse de performance. Ils cherchent à prouver leur valeur par la réussite matérielle ou une forme de force agressive, pensant à tort que c’est ce que l’on attend d’eux. Les débats sur “l’hypergamie” montrent bien cette angoisse masculine: au lieu de voir les besoins spécifiques de la psychologie féminine, plus orientée vers un besoin de stabilité parce que disposée à porter la vie, ils projettent leur logiciel masculin de comparaison sexuelle comme seule explication plausible au détriment des autres éléments de la situation4. Leur critique se comprend dans le sens où les cas de mauvais usage de la liberté existent évidemment et ils se multiplient. Il n’y a jamais eu autant d’adultes sélectionnant des partenaires sur des critères d’adolescents malgré les avertissements. Il n’y à rien à en dire, il n’y aura pas non plus à les plaindre. Leurs choix ne devraient pas vous troubler. Qui regretterait de ne pas pouvoir tisser un lien avec des êtres qui ont prouvé leur superficialité ? À moins que vos priorités ne soient pas celles que vous imaginiez mais c’est alors un autre problème. Ces situations ont toujours existé, elles ne doivent pas éloigner pour autant notre regard des dynamiques de fond qui touchent les individus qui souhaitent construire depuis toujours.
Et ce que ces femmes qui veulent construire appellent de leurs vœux, c’est une présence rassurante, une capacité à porter ensemble le poids du quotidien sans que celui-ci ne devienne une source de conflit ou de domination. Ce décalage entre l’attente féminine (la sécurité affective ancrée dans une force tranquille) et la réponse masculine (une force inquiète ancrée dans une angoisse de performance) crée un vide immense où les berceaux restent, pour l’instant, vides. Et, contrairement à ce que les idéologies agitent comme explication5, je ne crois pas qu’il s’agisse de stratégie consciente ni de mauvaise volonté. Il y a une difficulté à parler la même langue, couplée à un contexte d’insécurité affective, qui engendre des crispations insolubles en l’absence d’un tiers ou de la chance d’une rencontre parfaitement alignée.
Cette recherche de sécurité se heurte aujourd’hui aux mécanismes délétères des rencontres. Ce que je nomme la culture de la nonchalance.
Nous utilisons des outils numériques conçus pour la consommation rapide afin de remplir une mission pourtant vitale : la quête d’un partenaire aligné et sécurisant. Le résultat est une approche « défensive » de l’autre. On swipe pour ne pas être déçu, on trie par peur d’être blessé, on ghost au moindre doute quand les enjeux augmentent, transformant la rencontre en un entretien d’embauche où l’on cherche l’erreur avant de chercher l’humain.
L’hédonisme pur est souvent brandi par une minorité bruyante sur les réseaux sociaux comme la preuve de l’impossible rédemption de notre époque. De mes observations, il est assez rare. La majorité des célibataires ne cherchent pas la multiplicité des conquêtes, mais craignent la pauvreté des liens. Ils enchainent des histoires confuses, des demi-flirts qui ne mèneront à rien, des échanges de message qui s’estompent au bout de quelques semaines parce qu’aucun des deux n’ose initier l’étape d’après. L’escalade émotionnelle est au point mort et l’anxiété prend sa place. Nous ne sommes pas faits pour subir autant de ruptures et de faux espoirs avant de trouver la bonne personne.
Les idéologies, si elles peuvent avoir un effet néfaste sur le bien-être des individus, ne sont pas pour grand chose dans l’effondrement des naissances. Les exhortations n’auront pas beaucoup plus d’effets. La natalité de la jeunesse de France, d’Iran, du Japon, de l’Argentine suit partout la même trajectoire. Nous avons simplement désormais le choix.
Ce choix n’est pas pour autant serein. Cette exigence de “perfection” avant de se lancer a un coût psychologique lourd sur le moral des jeunes générations. À force de vouloir tout verrouiller (carrière, logement, solidité du couple) pour ne pas reproduire les errances du passé, beaucoup finissent par s’épuiser avant même d’avoir commencé. La prudence devient une anxiété de chaque instant. On se sent coupable de ne pas être “prêt”, oubliant que la vie est imprévisible.
L’effondrement de la natalité est le cri d’une époque qui ne veut plus se sacrifier dans des relations toxiques. C’est une forme de responsabilité à saluer. On préfère ne pas transmettre la vie plutôt que de la transmettre dans la peur ou l’amertume. Le libre choix est devenu le filtre par lequel nous éliminons les compromis insatisfaisants, avec l’espoir qu’un jour, la sécurité et l’amour soient enfin à la hauteur des exigences que nous nous mettons pour pouvoir mettre un enfant au monde.
Mais la nature n’a jamais promis à l’Humanité la possibilité de concilier toutes ses aspirations. Il est simultanément vrai de dire que les nouvelles attentes sont en majorité légitimes et qu’elles ne sont peut-être pas démocratisables au delà de situations particulières. Rien ne dit que tout le monde pourra avoir droit à une vie à la hauteur de leurs ambitions. Comme à son habitude, l’Humanité n’en fera qu’à sa tête. Elle a désormais son ticket de loterie pour tenter de stabiliser dans un temps limité un monde où nous pouvons tout avoir. Elle usera de tous les leviers à sa disposition plutôt que de consentir aux mêmes difficultés que nos ancêtres.
Plutôt envoyer le monde dans le mur que de faire les choses à moitié. La jeunesse mondiale aspire à l’excellence, il ne reste plus qu’à s’en donner les moyens.
La plante va devoir se décider à croître.
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Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’elle ignore la souffrance. Si la jeune génération s’efforce de choisir avec plus de conscience, cela ne veut pas dire pour autant que ses choix sont meilleurs et qu’elle en est plus heureuse. Elle a cependant son ticket historique pour avoir le droit de tenter de faire mieux.
Loin de moi l’envie de moquer ou minimiser une si haute conception de l’amour. Mais force est de constater que rares sont les êtres qui ont pu prétendre s’en approcher y compris sous la domination d’une religion institutionnalisée.
La question des familles monoparentales est rarement soulignée dans ce débat sur la natalité. La stabilité des unions de maintenant dicte l’image des unions qu’hériteront les générations futures.
Il faut cependant leur reconnaitre que la culture du dating actuelle, dont ils sont nombreux à souffrir, est plus compétitive que jamais. Le physique augmente en importance, la première impression est décisive et les outils de rencontres ne permettent pas de prouver d’autres qualités. Cet effet concerne cependant tous le monde. Le “looksmaxing” est un symptôme de ce nouveau monde mais principalement pour des raisons autres que ce que ces hommes veulent bien reconnaitre. Je les traite en détail dans mon livre.
Je souhaite exclure volontairement de cette discussion les théories militantes. Parce qu’elles ne concernent bien souvent que des individus particulièrement engagés et particulièrement malheureux. Les goûts des deux sexes n’ont pas changé tant que ça avec le temps. Ce qu’il est possible d’assumer publiquement par contre varie avec les modes.






