Infidélité
Médecine préventive contre les vœux pieux et les bonnes paroles.
Sujet délicat que celui de l’infidélité. Pour les plus optimistes au sujet de l’amour, il ne faudrait pas tenter de l’expliquer et simplement se contenter d’y voir une grave faute morale qui nierait toute humanité à celui qui la commet. À les écouter, permettre à ce sujet d’accéder à la lumière du jour risquerait de donner à d’autres de mauvaises idées ! Cela serait implicitement affirmer que l’amour ne saurait se maintenir sans l’apport extérieur de contraintes sociales. Je crois que nous devrions aspirer à mieux que ça. Les chaînes qui entravent ne me font pas rêver et j’ose espérer que vous partagez mon scepticisme. La morale ne devrait pas être un obstacle aux bonnes questions. Surtout concernant l’épineux problème de l’infidélité, je crois au contraire qu’il est absolument nécessaire d’en comprendre les mécanismes psychologiques pour la prévenir.
Car, au-delà même de la peine infligée à la victime d’un adultère et des dégâts causés dans les familles où elle a lieu, son incompréhension inaugure souvent la pente glissante des violences conjugales. La méthode traditionnelle pour tenter de réduire les risques d’infidélité, consiste à contrôler les actions, la tenue, les fréquentations et les déplacements de l’autre personne. Lorsque cette spirale s’enclenche, nous laissons place à la paranoïa: l’empêcher d’aller à des événements sociaux sans nous, l’appeler à l’improviste pour la tester ou limiter son accès aux réseaux sociaux. Mais ce n’est pas le hasard, le destin ou un ange en état d’ivresse passé par là qui pousse l’autre dans d’autres bras. La plupart des personnes ne commettent pas d’infidélité parce qu’ils rencontrent des personnes plus attirantes ; ils ont des liaisons parce qu’ils se sentent émotionnellement déconnectés de leur partenaire.
Nous tendons à tout reporter sur l’autre en lui attribuant un manque de maitrise de soi ou des mœurs douteuses pour nous protéger d’une vérité plus douloureuse: c’est la proximité émotionnelle, et non les menaces, qui garantit l’intégrité des couples et elle n’était plus là. Le meilleur moyen de les empêcher d’être tentés d’aller voir ailleurs n’est donc pas de les maintenir en cage ; c’est de les laisser libres tout en veillant à ce qu’ils se sentent écoutés et compris. Il est vrai que certains individus, en raison de certaines dispositions de caractère1, ont un besoin de variété difficilement conciliable avec un engagement à la fidélité2. Il ne sera pas ici question de ces profils mais des infidélités largement évitables des gens ordinaires qui ne s’imaginaient jamais en venir un jour là. L’adultère fleurit sur nos négligences et nos anciennes failles qui nous empêchent d’être pleinement présent pour l’autre. Si il ne s’agit certainement pas d’une science exacte, nous pouvons tout de même identifier en amont des causes, certes minimes mais bien réelles, de l’infidélité :
La négligence:
Dans la vie à deux, il faut parfois faire des concessions. Notre bien-aimé(e) était accaparé(e) depuis des mois par un gros projet nécessitant de réduire les sorties. Nous nous sommes montrés compréhensifs pendant ce temps. Maintenant la fin du projet arrivée, nous nous réjouissons de passer de nouveau un moment à deux et d’aller prendre un café. Mais nous remarquons soudain, qu’il/elle est incapable de regarder autre chose que son téléphone. La conversation se déroule sans enthousiasme ni curiosité de sa part. Nous attentions ce moment avec impatience et l’autre répond physiquement présent mais émotionnellement absent. Il/elle est ailleurs. Nous pouvons tolérer cela une fois mais chaque fois supplémentaire est une petite mort intérieure. Les rendez-vous discrets à venir se préparent peut-être déjà dans les rendez-vous ratés du présent. Les relations fonctionnent à l’attention positive et à l’admiration. Le regard de l’autre est peut-être un des seuls miroirs flatteurs dont nous disposons pour échapper temporairement aux difficultés de la vie. Mieux vaut ne pas priver l’autre trop longtemps d’un des principaux avantages de l’amour.
Cette négligence peut prendre une forme active, nous pouvons positivement blesser le lien à l’autre. Qui voudrait saboter le plus vite possible sa relation ferait mieux de cultiver à la perfection les qualités suivantes: ingratitude, manque de compliments, remarques désobligeantes, comparaison peu flatteuse du conjoint avec d’autres personnes, règles strictes et absurdes, ne pas prendre au sérieux son opinion, le faire douter de votre fidélité par votre attitude, compter les points et garder une rancœur pour un problème passé pourtant résolu ou encore lui refuser toute réelle rédemption. Si vous faites en sorte que votre moitié ne puisse jamais véritablement croire qu’elle peut vous rendre heureux, quelqu’un d’autre finira par le faire. Savoir que l’on compte pour un autre et que nous ensoleillons son existence est une des joies de l’amour dont il ne faut pas priver autrui.
Un optimisme excessif quant aux relations
Paradoxalement, les couples fragiles ont tendance à être très optimistes quant à l’amour. Ils associent le bonheur à des unions sans conflit. Une fois qu’ils ont trouvé la personne qu’ils considèrent, à tort, comme « l’âme sœur », ils ne s’attendent pas à se disputer, à quitter une pièce en claquant la porte ou à se sentir malheureux pendant toute une après-midi. Lorsque des problèmes surgissent, comme c’est inévitablement le cas, ils ne les perçoivent pas comme une opportunité à saisir pour que l’amour progresse comme il se doit, mais plutôt comme une preuve alarmante que leur relation est peut-être illégitime et fondamentalement défaillante. Leurs espoirs naïfs les épuisent d’avance et gangrènent un quotidien absolument normal, composé de tâches pas toujours enthousiasmantes, de moments de négociation diplomatique et de l’entretien régulier de l’affection de l’autre. Un couple qui fonctionne n’est pas un couple sans conflit mais un couple où le conflit peut avoir sa juste place sans remettre en cause la relation ni porter atteinte à l’investissement et la tendresse que chacun porte pour l’autre. C’est tout un art que se jeter des reproches au visage de manière constructive.
Les couples fragiles sous-estiment le dialogue et se forment souvent entre deux individus avec justement peu de souvenirs positifs de conversations constructives dans leur foyer d’enfance ; leurs premiers modèles se sont peut-être contentés de se crier dessus et de désespérer l’un de l’autre en maintenant une ambiance médiocre permanente. Ces couples n’ont peut-être jamais vu de leur vie de désaccords se transformer en un gain de compréhension et en empathie mutuelle. Tout conflit devient alors synonyme de rupture imminente et pour éviter la rupture, il faut donc éviter le conflit. C’est précisément cet environnement chaotique initial qui les pousse à fantasmer une union saine sans la moindre difficulté. Ce qui va paradoxalement augmenter les chances que leurs relations deviennent plus difficiles. Ils iront de relation en relation en quête d’un idéal qui n’existe pas, abandonnant parfois des liens tout à fait valables pour lesquels ils n’étaient pas prêts à se battre. Ces individus désirent profondément être compris, mais ils disposent de très peu de compréhension des dynamiques relationnelles nécessaires pour y parvenir.
L’orgueil caché derrière la honte
Les individus dans des couples fragiles ont généralement du mal à identifier leurs propres souffrances. Ils peuvent être à la fois malheureux et pourtant incertains des causes réelles de leur insatisfaction ; ils savent que quelque chose ne va pas dans leur union, mais ils ne parviennent pas à identifier facilement les éléments déclencheurs. Souvent, ils vivent une lutte entre leurs désirs et l’image idéale qu’ils ont d’eux-mêmes ou de la relation amoureuse: “un être raisonnable ne devrait pas être autant préoccupé par un problème d’argent, de sexualité ou d’ennui”, “mes préoccupations sont superficielles”, “un parent responsable ne devrait pas se sentir autant débordé voir agacé par son enfant.” Une personne qui a honte dans l’intimité de son couple doute fondamentalement de son droit à exister à côté de l’autre et refoule ses besoins. À un moment donné de son passé, on lui a inculqué l’impression qu’elle n’a pas beaucoup d’importance, que ses sentiments doivent être ignorés, que son bonheur n’est pas une priorité, que ses paroles ne comptent pas. Une fois en couple, les personnes qui ont honte souffrent comme tout le monde, mais leur capacité à transformer leur souffrance en quelque chose qu’une autre personne puisse comprendre et ressentir est terriblement faible. Les personnes honteuses boudent plutôt que de parler, se cachent plutôt que de se confier, se sentent secrètement malheureuses plutôt que de se plaindre franchement. Il est souvent très tard – bien trop tard – lorsque les personnes honteuses finissent par révéler à leur partenaire la nature de leur désespoir.
Alors même que leur moitié n’attend probablement que ça, ils n’osent pas s’ouvrir et montrer ce qu’ils considèrent être, à tord, des parties intolérables de leur personnalité. Le poids des représentations et de la conformité sociale prépare la faute3. Ils entretiennent en leur for intérieur des tabous qui finiront par leur exploser au visage en s’imaginant trouver une union moins stressante ailleurs. Pourtant, ils sont seuls responsables de la montée en puissance de ce stress. Plutôt que d’être honnêtes avec eux-mêmes, ils induisent en erreur leur conjoint et leur entourage en maintenant une façade de bonheur qu’ils ne ressentent pas et masquent une frustration envahissante. Dans les conflits, qui devraient justement permettre de jouer cartes sur table, ils réagissent de manière vague ou inexacte, leurs attaques étant soit injustement générales, soit insuffisamment spécifiques. Le ressentiment envers l’autre, qui malgré sa bonne volonté est incapable de lire dans votre tête, augmente progressivement jusqu’à ce qu’un jour qu’advienne l’irréparable. L’aide qui n’est jamais demandée ne peut pas venir toute seule.
La honte est un piège à éviter car, dans la vie à deux, se plaindre est un véritable art qui demande a être étudié. Mieux vaut éviter de mettre sous le tapis nos multiples besoins enfantins insatisfaits plutôt que d’accumuler un ressentiment qui provoquera des disputes bien plus graves à long terme. Cela demande un peu d’humilité de constater nos besoins ridicules et d’oser les formuler. Peut-être que nous avons mal pris le ton d’une remarque la veille, peut-être que nous aurions aimé un meilleur retour d’affection quand nous avons initié un geste de tendresse, peut-être que nous avons trouvé que l’autre a écourté un peu trop vite la discussion au petit-déjeuner. Ce ridicule doit avoir le droit de vivre dans une certaine mesure. Celui qui surestimerait sa maitrise de ses émotions et voudrait jouer au sage stoïcien finira par bouder dans son coin en refusant de s’expliquer tout en espérant secrètement que l’autre vienne le chercher.
Certains ne fonctionnent pas ainsi mais peuvent y être amené par le manque de respect à répétition de leur conjoint. Ne jamais rire injustement aux dépends de sa moitié pour marquer des points auprès des autres. Ne jamais laver son linge sale en public. Ne jamais se servir de tierces personnes pour traiter un problème avec le conjoint que l’on a pas d’abord abordé avec lui. Trahir l’intimité du couple et jouer de la pression sociale extérieure est un des meilleurs moyens de détruire une confiance qui mettra beaucoup de temps à revenir si elle n’a pas atteint le point de non-retour. La trahison que vous subirez risque bien d’être la réponse aux multiples plus petites trahisons que vous aurez commises.
Aucun de ces facteurs ne va nécessairement entrainer une trahison, mais ils sont à l’origine de la déconnexion émotionnelle qui crée un terrain propice à l’infidélité. Aucun de ces facteurs n’est généralement présent chez les couples heureux qui, non seulement se disputent, mais possèdent le don de bien se disputer. Pour ceux qui n’ont pas cette chance, un ensemble d’obstacles intérieurs les empêche de gérer efficacement leur déconnexion émotionnelle et leur colère avant qu’il ne soit trop tard. En apparence, tout va bien. Un couple peut avoir une vie sociale riche, de beaux enfants, un nouvel appartement mais rien de tout cela ne formera une protection suffisamment solide si le moteur même de la relation ne fonctionne plus. La tromperie ne sera pas, dans ces circonstances, quoi qu’il en paraisse par la suite, un simple caprice ou un moment d’égarement. Aucune promesse ne peut tenir bien longtemps face à l’usure des non-dits. Si des sacrifices sont parfois nécessaires, évitons de nous reposer sur nos lauriers. User d’un serment pour transformer la vie de l’autre en sacrifice perpétuel n’a rien à voir avec l’amour et mènera à un échec des plus prévisibles. Ce sera le résultat de ressentiments anciens et identifiables qu’un couple n’a pas eu le courage d’explorer ou la force de résoudre. C’est cette déconnexion émotionnelle qui prépare les illusions futures de trouver mieux ailleurs: les autres nous semblent plus intéressants dans la mesure où nous ne les connaissons pas. La perfection ne peut se maintenir que de loin. Si une autre personne vous semble parfaitement saine d’esprit et capable de répondre éternellement à vos fantasmes les plus fous, c’est probablement que vous ne la connaissez pas assez.
Comme le rappelle saint Paul, dans l’épitre aux Romains, notre nature est fragile et désordonnée: “Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas.” Il nous est difficile de reconnaitre qu’une bonne personne peut-être amenée à commettre de mauvais actes même sans l’excuser et pourtant, ce n’est qu’avec la pleine conscience de cette possibilité qu’une médecine préventive est possible.
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Il existe une composante génétique à l’infidélité, comme pour de très nombreux traits de caractère. Lorsqu’il s’agit d’une telle disposition, les meilleurs prédicteurs sont: que la personne a déjà trompé par le passé, qu’un de ses parents a déjà trompé par le passé, que la personne fréquente un cercle social conséquent composé d’infidèles ou de personnes ayant une attitude relâchée à ce sujet. Plus ils s’accumulent, plus le risque est important. Cela s’explique par notre tendance à accumuler des affinités avec des personnes avec des traits de personnalité plus proches de nous que le hasard. Nous sommes la synthèse des dix personnes que l’on fréquente le plus.
Dans ce cas, la stratégie la plus raisonnable est de les éviter en essayant de les identifier en amont. L’erreur serait de penser pouvoir les changer. Mieux vaut simplement que les unions se fassent par ressemblance pour éviter que les envies de l’un viennent frontalement heurter la sensibilité de l’autre.
Bien entendu, il faut que l’autre soit à l’écoute. Parfois, il est simplement impossible de se confier et ce, indépendamment de notre volonté. Mais c’est un tout autre problème.



Lire aussi, « je t’aime, je te trompe » de la thérapeute Esther Perel, sans doute le meilleur ouvrage à ce sujet.