IA et thérapie
Qu'une IA soit plus agréable, plus empathique et plus intéressante que nous, voilà qui devrait inquiéter.
Ce texte est une republication d’une tribune librement accessible originellement publiée dans Le FigaroVox le 1er Août 2025: https://www.lefigaro.fr/vox/societe/l-intelligence-artificielle-risque-d-infliger-a-l-humanite-une-blessure-narcissique-d-une-ampleur-inedite-20250801.
La démocratisation des IA laisse entrevoir une révolution dans l’offre de la santé mentale. De plus en plus d’individus utilisent cet outil au quotidien afin d’avoir des conversations, confier leurs problèmes et leurs émotions. D’après une étude pour Hostinger, 26 % des Français utilisent déjà l’IA pour parler de sujets privés qu’ils n’oseraient pas aborder avec un autre être humain. Certains cherchent même à obtenir des conseils pour leurs décisions quotidiennes. Si un alarmisme certain commence à poindre le bout de son nez à la suite de situations tragiques impliquant des individus vulnérables comme le suicide d’un jeune adolescent américain rendu accroc à un chatbot, ces outils ne posent pas un problème inédit.
L’individu doit toujours autant choisir sa définition du bonheur : est-ce la recherche parfois douloureuse de la sagesse ou la sécurité plus immédiatement agréable des paradis artificiels qui guidera sa vie ? Le bonheur, par nature fugace, est cependant favorisé par quelques facteurs naturels : avoir une bonne santé et un corps qui répond à notre volonté, avoir un cercle d’amis fiables et sincères, avoir un travail qui ne nous demande pas de renier nos valeurs et dont on peut être fier. Nous ne parlerons même pas ici d’accomplissements grandioses ou de développement personnel. Ces trois piliers du bonheur de la vie simple, qui ne demande ni fortune, ni gloire, ni prestige sont de plus en plus difficiles à obtenir à notre époque. C’est dans ce contexte que l’intelligence artificielle vient se glisser. Il n’est pas étonnant que de nombreuses personnes se mettent alors en quête d’un peu de réconfort.
L’intelligence artificielle risque cependant d’infliger à notre humanité une blessure narcissique d’une ampleur inédite. Que les réseaux sociaux proposent des exemples de beauté physique hors norme ne nous étonne pas. Nous nous rassurons en nous disant qu’ils ne représentent pas la vie réelle. Qu’une IA soit plus intelligente que la majorité d’entre nous et qu’elle permette des prouesses intellectuelles que nous ne pourrions pas égaler, c’est déjà entendu. Mais qu’elle soit également plus agréable, plus empathique et plus intéressante que nous, voilà qui devrait inquiéter. La démocratisation des chatbots ne fera que révéler la misère affective et sociale dans laquelle vivent de nombreuses personnes depuis de nombreuses années et ce, au milieu des autres. Nous allons nous rendre compte de la profondeur de notre manque d’écoute de nos semblables qui iront combler leurs besoins affectifs derrière un écran.
Il n’est pas certain que notre «gentillesse», souvent surestimée et constituant le dernier rempart de notre humanité lorsqu’il nous est difficile de démontrer d’autres qualités, permette de tenir la compétition. L’IA est toujours disponible, toujours de bonne humeur, ne rate aucune partie de notre discours et fait des retours bienveillants sur demande. Tous les individus qui possèdent une intelligence émotionnelle inférieure à ces programmes sont en danger. Les hypocrisies, les convenances, les réassurances faciles ne suffiront plus à tenir les conversations. Avoir un supplément d’âme devient alors indispensable pour se distinguer.
Mais il n’y a pas que nos relations amicales qui subiront une leçon d’humilité. Les professionnels de la santé mentale devront revenir aux fondamentaux. Si une IA peut progressivement remplacer un médecin pour le diagnostic, elle pourra très certainement remplacer un psychologue qui ne se contenterait que de distribuer des conseils pratiques et de la réassurance. Certes, une telle approche ne concerne pas la thérapie par nature mais une certaine «culture thérapeutique» influencée par le développement personnel. Trouver des astuces, être conforté dans sa situation, trouver de la réassurance, voilà ce qui constitue une bonne partie de l’offre en santé mentale aujourd’hui. La véritable thérapie est un travail de deuil. On ne progresse pas en ajoutant des croyances mais en supprimant celles qui sont dépassées. On ne cherche pas des réponses mais on vient chercher les bonnes questions. On ne consulte pas un psychologue comme on consulte un médecin. Obtenir un rendez-vous deux jours après l’apparition des symptômes et aller mieux la semaine suivante après un traitement ciblé n’est pas le modèle d’une psychothérapie. Bien souvent, les symptômes durent depuis des années et servent en réalité une fonction de maintien d’un équilibre mental. Nous souffrons depuis longtemps d’une certaine blessure avec laquelle nous avons appris à vivre mais cet équilibre est fragile. Lorsque les mécanismes de défense échouent à le maintenir suite à des circonstances particulières, nous nous effondrons et c’est bien souvent à ce moment précis que l’on envisage de consulter. Il devient impérieux d’abandonner cet équilibre pour en trouver un nouveau plus fonctionnel.
Ce travail de deuil est exigeant. Nous ne venons pas en thérapie pour nous sentir mieux mais pour fonctionner différemment. Nous partons d’un état A douloureux mais connu et qui protège souvent d’une blessure encore plus vive pour aller vers un état B libérateur mais inconnu et qui déclenche en nous une résistance au changement. Le passage du premier au second ne peut se faire que par la perte de ce qui nous rassure. Pour apprendre à marcher sans béquille, il faut accepter de prendre le risque de tomber de nouveau. Par l’exploration des parts les plus sombres, dérangeantes et étranges de nous-mêmes, nous apprenons à nous voir pour ce que nous sommes hors du déterminisme de nos croyances héritées et de nos mensonges personnels. Nous découvrons que nous ne sommes pas forcément des êtres rationnels et que nos décisions ne sont pas forcément posées en vue de notre bien. Nous agissons parfois en faveur d’allégeances inconscientes, nous prétendons vouloir une chose et pourtant choisir sans cesse son contraire. Nous luttons pour maintenir une certaine image de nous-mêmes qui ne correspond pas à la réalité de nos actes. Se connaître soi-même est la base de la liberté. Il n’y a qu’en identifiant les fils qui entravent nos mouvements que nous pouvons décider ensuite de ceux à couper.
Des entreprises, des associations, des professionnels et des amateurs seront tentés d’utiliser ce nouvel outil pour démocratiser le processus de thérapie. Il est évident que ce marché s’annonce assez lucratif mais ils ne démocratiseront sans le savoir que le renforcement des mécanismes de défense en cherchant à maintenir le bien-être apparent du patient. Dans le contexte d’effondrement des bases de vie nécessaires au développement d’un certain bonheur, cette offre viendra combler les manques et peut représenter un certain soutien. Le patient se sentira mieux, certes, et pourrait même en redemander mais il ne progressera pas. Nous distribuerons sous forme de services payants une reconnaissance sur demande qui fait temporairement du bien, nous appellerons cela «thérapie» alors que celui qui en sera la première victime sera un bon ami. Pour reprendre l’allégorie de la Caverne de Platon, l’IA ne propose qu’une manière plus efficace de se maintenir à l’intérieur et de se divertir avec les images projetées sur les murs. Elle offrira un spectacle de meilleure qualité sur demande au risque de passer à côté du soleil qui nous attend dehors. Seul un autre être humain expérimenté peut vous confronter à votre misère existentielle et vous accompagner dans son exploration. Le thérapeute est un compagnon de deuil qui offre un espace hors de toute attente sociale pour essayer par tâtonnement d’agir autrement. La vérité vous rendra libre même si dans les premiers temps, elle pourrait bien vous brûler les yeux.
Commentaire ajouté à la suite de la tribune (le 25/01/26):
Après relecture, le besoin d’expliciter un point important m’a semblé nécessaire. Même si l’IA exerce une forte fascination sur les consciences, elle ne change pas drastiquement la nature du travail thérapeutique. Avec une utilisation transparente et prudente, elle n’est pas contradictoire avec une psychothérapie (dont j’explicite un peu plus les mécanismes dans un autre article). Nous pouvons la considérer comme une relation tierce que le patient entretient parallèlement au suivi. La question intéressante à considérer se porte alors sur les raisons qui empêchent le patient de pleinement se confier au psychologue. Quel bénéfice trouve-t-il à être plus ouvert avec un outil qu’avec un autre être humain ? Qu’est-ce que ce bénéfice raconte des dynamiques relationnelles du patient et de ses conflits internes ? Est-ce que la recherche compulsive d’informations ne viendrait pas permettre d’esquiver la nécessité de ressentir dans une interaction humaine un inconfort réel ? Ce recours à l’IA peut être vu comme une opportunité d’interroger le rapport du patient à la conformité, à l’autorité, à la méfiance envers ses propres pensées ou encore la peur de faire une erreur. Elle peut même être l’occasion d’aborder franchement les sentiments complexes de méfiance, de déception ou de crainte que le patient pourrait avoir envers le psychologue. C’est un révélateur auquel il faut prêter attention et non pas condamner sans nuance.
Le recours à l’IA n’est pas à supprimer du processus thérapeutique mais demande d’être honnêtement partagé avec le psychologue pour en évaluer la signification et la portée. Il y a fort à parier qu’elle deviendra un outil complémentaire dans les temps à venir.



Le vrai souci de l'IA ?
Elle valide.
Elle ne pose pas de questions.
Elle ne confronte pas l'auteur, sauf demande explicite de sa part.
Et dire ce que l'on veut à une IA est facile, cacher tout un contexte, le déformer, c'est aisé.
Face à un humain ? C'est déjà plus inconfortable.