Le réenchantement du monde
"Pardonnez moi mon père, parce que je suis un peu trop stylé."
Le lien entre la religion et l’esthétique est évident. Dans une certaine mesure, l’influence d’une religion se voit dans sa capacité à exercer un soft power qui irrigue toute une société. Cette influence vit des périodes d’expansion et de retrait mais elle ne disparait jamais complètement. Je crois qu’il est possible de suivre à la trace les mouvements de la psyché collective aux réactions qu’elle suscite. Si il y a encore quelques années, la moindre incursion de la religion dans la sphère publique suscitait des levers de bouclier, c’est aujourd’hui l’incursion du monde dans la religion qui suscite des élans d’enthousiasme. Il y a une fascination sur internet pour la figure religieuse portant l’habit mais qui pourtant, semble ancrée dans le monde par un détail profane: une paire de baskets, fumer une cigarette, faire du sport, etc.
De la même manière que les familles royales continuent d’exercer une fascination alors même qu’elles ne remplissent plus aucune fonction concrète, le public semble apprécier la persistance dans le temps de l’existence des religieux à la condition que ceux-ci descendent à leur niveau. Ce mouvement traduit plus une anxiété profonde qu’un rejet de toute spiritualité. Comme si la spiritualité était d’une certaine manière inaccessible pour la majorité des individus. Ils se mettent alors eux-mêmes à distance de cette voie tout en attendant impatiemment un geste à leur égard qui viendrait réduire la distinction. Les hommes attendent que ceux qu’ils s’imaginent être des élus se révèlent aussi humains qu’eux afin de pouvoir s’ouvrir sur leurs blessures. L’individu moyen ne se sent pas à la hauteur et rejette ce qui le blesse et le juge. Il est avant tout un cœur en peine en recherche d’une main tendue qui ne soit pas envahissante. C’est l’impression que fait un prêtre se promenant dans la ville qui attire tous les regards et les envies de discuter chez des personnes qui n’ont pourtant pas envie de parler de religion ni de morale. Son existence interroge et remue quelque chose en nous. Il est le signe visible d’une autre manière d’être au monde et cette attraction est d’autant plus forte qu’elle se fait discrète. La fascination pour l’homme spirituel est un étrange mélange entre distance et proximité.
C’est un peu comme un enfant heureux de voir son père sortir momentanément du sérieux et des soucis de son travail pour jouer un peu. Il y a une vraie faim de pardon, de connexion et de réconciliation avec quelque chose de plus haut qui ne jugerait pas mais comprendrait, tout en parlant depuis une position de “supériorité”. La hiérarchie donne de la valeur aux conseils, au jugement et à la présence de cette personne. La douceur et la compassion rendent sa présence tolérable. L’homme qui n’est que jugement maintient d’autant plus les autres sous le joug des règles qu’il est incapable de susciter en eux une faim de ce qui est bon. La peur est son seul outil puisque sans amour, point d’adhésion. Un cœur craintif se rigidifie sur sa position au lieu de s’ouvrir à d’autres possibles.
Cette fascination pour cette figure du religieux est d’autant plus intéressante qu’elle se produit parallèlement à un mouvement continu de sécularisation des sociétés modernes. C’est que parmi tous les profils qu’offrent le spectre de la psychologie humaine, peu peuvent se permettre d’exercer une vraie fascination autant que les gens profondément bons mais qui savent rester accessibles malgré tout. Il y a un art de l’accueil, un art de ne pas faire en sorte que l’autre se sente diminué par votre présence. Et cet art s’est perdu. Les donneurs de leçons, qu'ils soient religieux ou non, jouent contre le bien qu'ils défendent.
Aujourd’hui, notamment avec les jeunes générations, il y a un renouveau dans la manière de s’approprier la question spirituelle. Si cette quête inquiète les générations précédentes qui voient dans tout retour de structure un potentiel archaïsme (le risque est réel et est déjà en train de se produire dans une certaine mesure), elle est l’occasion de voir émerger un espace pour une voie équilibrée.
Un retour d’une réconciliation entre la lettre et l’esprit est possible si et élan dépasse la tentation de simplement déplacer sur le plan religieux des malaises purement sociaux dans l’espoir d’y trouver une résolution facile.
Et si je crois que cette tension est transverse aux diverses religions, c’est dans la religion Catholique que son versant positif semble le plus trouver un début d’incarnation. Sans doute en raison d’une portée esthétique plus évidente1. Ce n’est pas la première fois dans l’Histoire que l’imaginaire religieux puisse se teinter de cool, de scandale, d’ouverture (un peu trop grande) sur le monde. Il y a toujours eu dans le Catholicisme une tension assez féconde entre perfection et tentation qui permet tout un éventail de sentiments dans lesquels se reconnaissent les hommes. Si elle est la religion de l’Incarnation, c’est aussi parce qu’elle met particulièrement en avant les fautes des individus et leur offre une voie immédiate de retour.


Si il est permis de douter qu’elle détienne quelques vérités sur Dieu, il est difficile de douter que l’église ne soit pas experte dans la compréhension des hommes. Après tout, elle possède quelques siècles d’expérience dans l’exercice de la confession à son actif. On ne scrute pas des millions d’âmes au microscope pendant autant de temps sans en extraire quelques vérités éternelles. C’est cette prétention à une telle expertise qui rend les réactions à son égard aussi virulentes autant qu’elle ne provoque la fascination.
Je crois que notre époque amorce la dernière phase d’un mouvement en trois temps issue de la fin de la seconde guerre mondiale:
Un effondrement dans un premier temps de la foi dans les institutions traditionnelles en raison de leur incapacité à protéger le monde des ravages de la folie des hommes. Quel Dieu aurait pu laisser se produire les deux guerres mondiales ?
Une tentative de remplacement par un idéal individuel. Face à l’effondrement précédent, la nouvelle grille d’analyse fut celle expliquant que ce sont les collectivités qui corrompent le cœur des hommes. La vraie fraternité ne peut partir que d’en bas. Le dogme est une prison qui freine une véritable approche de la spiritualité. Il faut donc se rapprocher des ressentis personnels et se méfier de toute tentative de formalisation trop rigide. Le New Age mais aussi l’assouplissement des religions organisées sont allés dans ce même sens.
Un épuisement de cet individualisme qui n’a pas abouti à plus de fraternité mais plus de solitude et d’incompréhension. Chacun croit en ce qu’il veut mais ne partage plus rien avec son voisin. La spiritualité devient une affaire de préférence personnelle aussi insignifiante que de préférer le chocolat au lait ou le chocolat noir. C’est la religion à la carte. C’est l’effervescence qui ne mène à rien. C’est Bouddha qui est liquidé et revendu sous la forme d’une statuette de décoration de salle de bain.
Il me semble possible de voir des frémissements de la prochaine étape qui cherchera à dépasser l’impasse actuelle. Difficile de dire si cette étape sera triomphante. Après tout, le New Age était aussi une tentative de revenir à une forme d’authenticité. Les retours de balancier ne vont parfois pas bien loin ou ramènent par une voie détournée les maux qu’ils cherchaient précisément à éviter. Mais si un renouveau authentique est possible, il viendra de l’apparition d’hommes véritablement spirituels (et ce, peu importe leurs croyances ou leur pratique religieuse). L’autre voie, plus avancée et plus visible sur les réseaux sociaux, est celle d’un retour à l’identique à ce qui se faisait avant par le menace et la contrainte. Vous reconnaitrez d’ailleurs ses avocats par leur manque affiché de charité sur les réseaux sociaux, par un instinct de punir particulièrement développé et par un manque de rayonnement personnel qui crève l’écran.
L’atomisation sociale en cours produira des saints et des inquisiteurs en même temps. La pression ne laisse progressivement plus de place pour les tièdes.
L'homme spirituel représente l'antithèse de ce que je nomme la culture de la nonchalance: une culture où chacun est encouragé à faire semblant de ne pas trop s’attacher, de ne pas trop vouloir s’engager, de faire semblant de tout maitriser dans sa vie avant de pouvoir s’autoriser à prendre une décision importante, de faire semblant d’avoir plus d’options relationnelles et plus d’occupations que nous n’en avons vraiment. Une culture où tout le monde sait que chacun perd plusieurs heures par jours à espionner la vie des autres sur un smartphone en complexant de sa situation présente tout en essayant de faire croire que personne n’est atteint. Une vie où tout le monde collectionne des petits morceaux d’expérience mais où personne ne vit vraiment. Chacun attendant un moment abstrait dans le futur où la vie commencerait pour de vrai.
L’homme spirituel vit pleinement dès maintenant. Il est détaché de tout non pas par dépit mais par amour. Son détachement n’est pas insensibilité mais impassibilité. Il est traversé par toutes les nuances de la vie mais n’est blessé profondément par rien. Il est confiance et sérénité. Il aime tout également puisque tout lui apparait également en comparaison de Dieu. Il n'est pas un être qui cherche à s'amputer de son amour mais un être qui se laisse consumer paisiblement par lui comme une chandelle. Il irradie une affection sereine, une humeur égale, une considération pour tous et n’éprouve de fascination malsaine pour rien. Il ne peut pas être acheté puisqu’il ne convoite rien qu’il ne posséderait pas déjà. Il n'a pas besoin de faire semblant d'avoir plus pour susciter chez autrui l'impression qu'il lui est supérieur. Il est l’opposition incarnée de l’idée selon laquelle le désir, c’est le manque. Il a déjà tout et déborde de désir pour toute la création, ce qui lui donne le pouvoir de laisser la porte ouverte. Autrui ne lui enlève et ne lui ajoute rien. Il n'est que partage d’un quelque chose pour lequel il n’est pour rien et qu’il a simplement reçu. Il est une chandelle qui partagera sa lumière et enflammera à son tour quiconque se laisserait toucher à son contact mais il ne viendra chercher personne contre sa volonté. En cela, il échappe dans une certaine mesure aux nombreuses vicissitudes ordinaires des relations humaines.
C’est là je crois le secret de l’attraction de la religion dans ce qu’elle a de plus noble à proposer. L’espérance sans angélisme. L’amour sans condition. La liberté sans le chaos. La question se posera de savoir si elle reviendra sous ses meilleurs ou ses pires aspects. Mieux vaut s’employer à ce que les meilleures triomphent. Le monde a besoin d’individus fixés sur l’éternel tout en vivant pleinement dans l’éphémère. Des hommes de bien capables de fumer des clopes et de porter des nikes. La demande est déjà présente. Il ne reste plus qu’à lui proposer une offre correspondante. Le réenchantement du monde est à ce prix.
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The New Pope et Conclave ont probablement participé à cet engouement esthétique. N’importe quel sujet gagne en charisme lorsque vous demandez à quelqu’un comme Paolo Sorrentino de le traiter avec une caméra.





