La sainte ignorance
Quelques réflexions sur la jeunesse, le retour du phénomène religieux et "la vie de village".
La spiritualité est un des sujets les plus fascinants. Sur le plan psychologique, elle est particulièrement intéressante parce qu’elle est à l’intersection entre les dispositions de caractère et l’invisible: chacun croit à sa manière, ce qui revient à mettre un peu de soi dedans. Le renouveau de la pratique religieuse dans la jeunesse m’intrigue et je ne suis visiblement pas le seul concerné. Il semble capter de plus en plus l’attention des grands médias. Chaque année, nous pouvons voir fleurir les titres d’articles se réjouissant ou exprimant un étonnement face à l’augmentation du nombre de baptêmes à la veillée de Pâques ou de la visibilité de la pratique du Ramadan sur les réseaux sociaux. Que la jeunesse se questionne sur le sens de l’existence au delà des circonstances immédiates me semble être une très bonne chose. Mais quelle est sa signification et sa fonction ?
Je crois qu’il est bon de modérer cet enthousiasme. Il ne faut pas crier victoire trop tôt et s’il y a bien un sujet dans lequel des motivations trop humaines se mélangent à de nobles motifs, ce sont bien les questions de foi.
L’avènement d’une sagesse collective n’est pas pour tout de suite. Si quelques remarques sur d’autres religions se glisseront peut être dans ces lignes, c’est le cas plus particulier du Christianisme qui m’intéresse ici.
Des signaux faibles ?
Les enquêtes menées chaque année à la demande de la Commission des évêques de France identifient une nette augmentation du nombre des demandes de baptêmes adultes sur les cinq dernières années. Phénomène principalement alimenté par une demande importante provenant de la tranche des 18-25 ans.
Chez les adolescents, la demande est également en forte hausse. Les jeunes femmes françaises mènent le mouvement et représentent 63 % des catéchumènes. Ce développement récent touche principalement les zones urbaines et des jeunes provenant de familles de culture catholique.
Comme l’observe Jérôme Fourquet, cette augmentation des baptêmes ne compense cependant pas la déchristianisation du pays. Les baptêmes à la naissance continuent de diminuer. De même, les positions prônées par l’église sur des sujets de société comme l’avortement ou l’euthanasie continuent de reculer dans les sondages. Cette engouement du jeune âge adulte correspond principalement à un relatif rattrapage des baptêmes qui n’ont pas eu lieu au départ dans des familles indifférentes à la question ou qui ont voulu laisser le choix à leurs enfants.
De plus, nous observons une augmentation de jeunes fervents mais pas d’augmentation des vocations religieuses qui est le signe principal d’une religion culturellement ancrée dans la vie de tous les jours. S’engager comme prêtre reste un chemin de vie marginal même au sein des communautés religieuses qui en théorie, le valorise. Il en va de même pour la vocation monastique qui continue de mourir dans l’indifférence du monde (66 500 moines et moniales en 2000, 22 000 en 2023). D’après La Croix, deux à trois monastères ferment chaque mois en France.
Peut être est-ce un critère trop exigeant à l’aune duquel juger de la vitalité d’une religion ? Peut être mais même en revenant à une pratique religieuse exclusivement “dans le monde”, il y a de quoi se poser des questions. Si le nombre de baptêmes en hausse reste une bonne nouvelle, la statistique la plus importante reste celle de la pratique religieuse après 3 à 5 ans qu’il faudra surveiller. L’élan des premières années s’essouffle face aux déconvenues de la nature humaine. Nous devrions nous attendre à beaucoup de pertes en cours de route. De nombreux jeunes qui idéalisent la foi comme solution à des problèmes bien terrestres se heurtent aux déterminismes sociaux qui viennent limiter la mixité sociale. Un catholique bourgeois n’en est pas moins bourgeois parce qu’il serait catholique. L’invitation évangélique à “faire église” se heurte parfois frontalement aux intérêts de classes, fait qui semble étonnant pour ces nouveaux convertis dans la mesure où leur approche de la religion est désincarnée. La littérature française regorge pourtant d’illustrations de ces problèmes aux siècles précédents.
L’identité de doctrine n’entraine pas mécaniquement l’identité des appartenances et si c’est cette dernière qui est recherchée, le zèle du jeune converti ne durera pas bien longtemps. La démarche de conversion est une démarche de dépouillement et d’humilité qui demande d’abandonner certaines attentes. Si la foi ne suffit pas pour que ces jeunes intègrent ce réalisme doux amer, la réalité sociale s’en chargera et c’est bien cette négligence des réalités terrestres et l’étonnement qui s’en suit qui me semble être un signal à interpréter.
La sainte ignorance
Si nous avons pu assister autour des années 60-70 à la fuite des religions organisées vers une spiritualité “sur mesure” avec le courant New Age, nous assistons peut être à un relatif retour vers ces dernières. Pour autant, si il s’agit d’un effet de vases communicants, il faut nous attendre à ce que les motivations derrière ces choix de vie soient similaires: bien-être subjectif, besoin de réassurance, facteurs identitaires formeraient le gros du rapport au sacré. Simplement, l’identité recherchée aujourd’hui se fonde en opposition avec celle d’hier, à savoir la découverte de soi au delà des dogmes. Voilà une démarche bien différente que la route spirituelle classique qui recherche avant tout le don de soi, le dépouillement des attentes vis-à-vis du monde, la lutte contre les passions désordonnées et la compassion universelle. Si la démarche est dans la continuité de ce qui se faisait dans les décennies précédentes mais que le contenu doctrinal utilisé pour cette démarche est opposé au précédent, peut être que d’une certaine manière, nous pourrions parler d’un mouvement Old Age.
Tantôt occupée à dénoncer les injustices et vouloir sortir des étiquettes, tantôt dans la recherche d’un cocon sécuritaire et allergique à la prise de risque, la génération Z semble démontrer un rapport ambivalent à la liberté. Pouvoir faire ce que l’on veut ?Certainement mais pas au delà d’un certain degré de risque et de responsabilité individuelle. C’est peut être cette contradiction qui donne l’envie de retrouver un cadre sans pour autant y mettre le même sens que les générations précédentes. Pourquoi la religion semble alors revenir en force alors même que l’attitude de ses nouveaux adeptes ne semble pas marquer tant que cela une rupture avec celle des relativistes des décennies précédentes ?
L’ouvrage d’Olivier Roy explore la dialectique entre retour du religieux dans l’espace public et lutte contre ce dernier. Contrairement à ce que l’on pourrait s’imaginer, cela serait une laïcité agressive et militante qui engendrerait le retour du fondamentalisme religieux. Pour Roy, une religion est d’autant plus inoffensive qu’elle est mélangée à la culture commune. Ainsi, la grande partie de la population participe au phénomène religieux principalement au travers de ces éléments culturels (célébrations, fêtes, folklore, etc) sans pour autant exercer une pression étouffante sur les questions de foi. La participation collective aux rites suffit à faire identité mais chacun conserve ses convictions en son for intérieur. Lorsque l’on cherche à extirper la religion de la culture partagée, on ne l’efface pas mais on la pousse à réinvestir son noyau doctrinal pour arriver à une “religion pure”.
Une religion s’exprimant sous cette forme devient d’autant plus puissante et prosélyte puisque son existence repose désormais sur une doctrine purgée d’éléments culturels qui limitaient son implantation dans l’espace et le temps. Elle peut donc se fondre dans des contextes très différents et s’approprier des cultures qui lui étaient jusqu’à présent inaccessibles. Le repli sur l’abstraction redonne à la religion une plasticité perdue par sa fusion avec une culture particulière. Le fondamentalisme est l’expression de ce repli. Dépouillée de son vernis culturel, l’appartenance à la religion devient intrinsèquement une question d’adhérence à une doctrine précise, ce qui engendre une intolérance croissante avec les opinions divergentes pour maintenir l’unité. Si le geste extérieur ne suffit plus, ce sont les reins et les cœurs qui finiront par être sondés et de manière envahissante si il le faut.
Nous avons pu le voir à de nombreuses fois dans l’Histoire, les schismes d’une religion au nom d’un “retour aux origines” d’une religion perçue comme “corrompue” et ayant “déviée de son discours initial” engendrent paradoxalement une explosion de sa zone d’influence alors même qu’elle ressert ses critères du “bon croyant”.
Faire village
Revenons aux facteurs trop humains. Nous pourrions défendre la perspective inverse et considérer que la religion est avant tout un phénomène social indépendamment de l’honnêteté des cœurs. L’Homme est une créature sociale et incarnée, nous pourrions adopter une attitude plus compatissante et considérer qu’il ne faut donc pas lui en demander trop. En ce sens, “relier les individus” serait la caractéristique fondamentale de la religion et il n’y aurait rien de mal à cela. Si l’on s’en tient à cette définition, il y a alors des raisons de croire que cette tendance puisse non seulement perdurer mais prendre de l’ampleur. Les déconvenues sociales au sein de l’église ne suffiront pas à décourager ces jeunes si la religion vient combler un besoin de sociabilité encore plus fort causé par une sociabilité à l’heure des smartphones d’autant plus pauvre. Lorsque l’on est habitué à la solitude derrière son écran, les désagréments de la “vie de village” peuvent représenter un progrès certain.
Car c’est bien la vie de village que la religion permet de ressusciter. Ce qui relevait de la contrainte pour les générations précédentes (avoir à se déplacer physiquement pour le culte, se plier à des rituels, devoir supporter son voisin) est précisément ce qui devrait plaire à la génération Z en recherche de chaleur humaine.
Il ne faut pas négliger la caractère progressivement subversif de la limite dans une société où le libre choix sans entrave est devenu une norme relativement insipide et admise de tous. La vie de village permet également de simplifier les interactions sociales avec des normes claires. Comme je le souligne dans mon essai, elles permettent de faciliter les amitiés mais aussi la recherche amoureuse:
En regard de la disparition de ces mécanismes organiques de tri des relations, l’attrait de la pratique religieuse, qui fait pour l’instant un discret mais persistant retour dans la Gen Z, devient aisément compréhensible et semble plus large qu’une tendance esthétique : dans un monde où le discours sur l’amour est systématiquement celui du laisser-faire et du détachement, il n’y a plus que les institutions religieuses qui osent encore publiquement revendiquer une vision exigeante de l’engagement. Ces jeunes gravitent alors vers ce qui leur semble le seul lieu où les notions de serment et d’engagement jusqu’à la mort ont encore un sens. Les religions sont les seules institutions qui offrent un cadre dans lequel les interactions entre les sexes sont structurées de façon à clairement s’orienter vers le mariage. Nous y retrouvons ce qui s’approche le plus de la sociabilité naturelle : une communauté restreinte et stable, des interactions régulières étalées dans le temps, une réputation des membres qui se connaissent et sont garants les uns des autres, des événements communautaires qui offrent des possibilités d’interactions avec des personnes que l’on a déjà croisées et non des inconnus sur un smartphone, un tri indirect fait sur des valeurs et un projet de vie commun, etc. Les ingrédients qui permettaient jadis à de jeunes gens de se rencontrer sans avoir à le chercher explicitement et à savoir où ils vont n’existent plus en dehors du cadre religieux. Pour les individus précocement soucieux d’un amour engagé ou simplement d’une vie sociale organique, ce cadre semble un refuge et un gage de solidité dans un monde qui change à toute vitesse.
Extrait de “Homme, Femme: Sortir des idées toxiques” p 164-165
Ces normes vont cependant se distinguer par des “familles de sensibilité”. Si mon hypothèse est juste, plus une religion est sévère et exerce un contrôle social qui s’étend sur la vie quotidienne, plus elle rencontrera de succès auprès d’une certaine frange de la jeunesse. Mais ceux qui ne sociabilisent pas de cette manière, qui ne cherchent pas à fusionner par un cadre contrôlant, iront vers des sensibilités plus ouvertes et c’est ce que nous constatons: évangéliques et catholiques tradis recrutent le plus. Il y a une recherche de fusion par le partage émotionnel et une recherche de fusion par l’adhésion à une même règle structurante. Dans les deux cas, c’est la recherche de chaleur humaine qui est un des moteurs principaux de ce mouvement.


Si l’élan de retour vers une sociabilité organique échoue à prendre dans la durée, il faudra s’attendre à ce que le flou spirituel d’aujourd’hui reste la norme. Chacun se repliera sur une spiritualité sur mesure et solitaire par dépit de ne pas trouver une spiritualité encadrée mais communautaire. La règle n’est pas cherchée en soi mais en tant que liant social. Si ce liant ne prend pas, la règle cessera d’avoir tout attrait d’un seul coup.
Mais avant de construire le toit d’une maison, il faut bien commencer par les fondations. Qui sait ? Peut être que le village, entre quelques disputes et histoires de clocher, finira par produire quelques saints. Le monde en a bien besoin.
Mise à jour de Février 2026:
Je recommande un superbe entretien qui tombe à pic pour approfondir ces mutations sur le temps long. Si les médias portent l’attention sur le sujet depuis récemment, ces mutations ne sont pourtant pas nouvelles et suivent des tendances qui ont pu se développer sur plusieurs décennies.
Mise à jour d’Avril 2026:
Les données de 2026 concernant le profil des nouveaux baptisés vont dans le sens d’une évolution majeure. En l’espace de 10 ans, le nombre de demandes de baptêmes à triplé. J’ai pu écrire que la limite à franchir pour parler d’un vrai renouveau était de sortir d’un simple phénomène urbain et éduqué et pour être honnête, je n’y croyais pas trop. Cette année, la majorité des demandes proviennent des milieux ruraux. Les réseaux sociaux entretiennent la flamme des conversions mais ne l’allument pas, ça serait l’effet des épreuves de la vie. Nous vivons le scénario classique de la personne âgée qui retourne vers Dieu dans les dernières années de sa vie sauf que cela arrive maintenant entre 18 et 25 ans. Ce qui en dit long sur ce que ces jeunes traversent à un âge où notre attention est généralement consumée par les distractions du monde. Les raisons invoquées s’alignent assez parfaitement avec la recherche de la vie de village dont j’ai pu parler et la lassitude induite par une sociabilité connectée.
Cela n’en reste pas moins un rattrapage de l’absence des baptêmes qui n’ont plus lieu à la naissance et qu’il faudra surveiller les abandons sur le long terme, il n’empêche que la sociologie concernée est en train de s’étendre. Ce qui me semble un signal fort en faveur d’un mouvement plus large qu’une simple mode. Les années suivantes confirmeront ou infirmeront ce scénario.
Merci de prendre le temps de lire Citadelle. Si ces réflexions vous ont marqués, n’hésitez pas à aimer la publication et à participer en commentaires. Cela me procurera un peu de dopamine et aidera d’autres personnes à tomber sur ces lignes.







